Lundi 25 janvier 2010 1 25 /01 /Jan /2010 12:10

Au sein des mythes de l’underground bas-breton se terre la fameuse et controversée « fête du porc ». Elle est censée se dérouler dans la campagne de Loriangeles, au lieu-dit de « Kerpemoc’h », mais peu de gens peuvent se targuer d’y avoir déjà participé. C’est pas le festival interceltique. C’est pas l’attrape touriste. Les organisateurs de cette manifestation ne font pas de réclames. Ceux qui s’y rendent savent où ils vont. Le lieu est tellement éloigné de tout, qu’aucun aventurier chevronné ne viendrait s’y perdre. Si toutefois ça existe.

« Bouche à oreille » est le maître mot si on parle fréquentation. Tout le monde est le bienvenu à cette cérémonie, mais pour savoir la date, il faut trouver un connaisseur. Car les bouches qui transmettent ce genre d’informations connaissent peu de personnes hors de leur contrée, et les oreilles cérumineuses qui glanent le droit à l’infoline sont souvent déjà au courant. Il faut vraiment être un veinard pour assister à ce mythe sans pour autant habiter dans un périmètre de 3 kilomètres. Si toutefois ça existe.

J’ai eu de la chance. J’ai rencontré par hasard un fils de paysan qui vendait un peu de sa production cannabique, et dont le père est ami d’enfance avec l’un des organisateurs. Ca semble exister. Le mensonge aussi existe…

Le fils de paysan, je l’ai grillé dans un bois. Il sortait d’un champ d’orties avec cinq pieds de beuh. Flagrant délit. Il m’a prit pour un flic. Je l’ai rassuré, on a sympathisé, il m’a vendu un peu de sa récolte, pas chère, un type honnête. Il a plusieurs « spots » dans le canton. Il se fait des kilos, en plus de ce qu’il fait pousser sur les terres de son père. Et donc, il m’a parlé de la « fête du porc », on était encore dans le bois, à cramer deux cônes. Je lui dis que ça existe pas, que c’est du mythe. Et il me répond que c’est le week-end prochain. On était fracassé, et il me propose de l’accompagner là-bas. Je dis « Bingo ». Je me présente aux frontières du réel.

 

Et voilà. Je suis à l’endroit où il m’a donné rendez-vous, à l’heure précise. Devant un bar en rase campagne. J’ai l’air d’un con. Les clients du bar sortent, rentrent, me dévisagent. J’ai l’impression de tapiner. Je regarde les voitures passer, espérant voir mon collègue. Toujours personne correspondant au signalement. Je me suis encore fait prendre pour un con. Et puis si, une voiture ralentit, la fenêtre s’ouvre et c’est lui. Yes. Il me dit de monter. A peine je claque la porte de la 405, qu’il démarre en trombe. « Je connais bien ces routes-là ». Virages assumés au dernier moment, accélérations et dépassements brutaux. Je me fais dessus. Et lui, il est à l’aise, décontracté. Plus il va vite, plus il est zen. Il se regarde dans le rétroviseur, redresse sa mèche. Je lui conseille de mettre les deux mains sur le volant. « Quand je mettrais les deux mains, ça voudra dire que c’est dangereux ».

Il était plus posé dans le bois, oinj à la main. C’est cette putain de voiture qui lui fait cet effet-là. On s’enfonce dans la campagne déjà profonde de manière vertigineuse. Les routes sont moins larges, plus vétustes, mais il les connaît… Il roule vraiment comme un taré… Tout ça pour un mythe. Si ça se trouve, c’est des conneries, et moi j’y crois comme au dahu. Je vais me retrouver entouré de consanguins pervers... Ne pas paniquer. Attendre la suite. Attendre qu’on s’écrase contre un platane, qu’on percute un cheval et sa cavalière… qu’on plie cette putain de 405. Voilà, on a quitté les routes goudronnées. Maintenant, c’est chemin de terre. Je demande des renseignements, sur la fête, il me dit qu’on verra là-bas, qu’en ce moment il est concentré pour ne pas se perdre. Il connaît les routes, mais c’est tellement paumé qu’il a du mal à s’en rappeler. Et il n’est pas le seul.

Apparemment, il y a quelques années, les organisateurs avaient repéré les lieux pour faire la fête, ils avaient travaillé comme des malades pour tout installer, les bêtes, les stands… tout, et quand ils ont eu terminé, y en a un qui a lancé un mouvement pour aller s’alcooliser dans son bar. Tout le monde l’a suivit. Ils se sont bourrés la gueule, comme jamais, c’est à dire comme la veille et sûrement comme le lendemain. Et donc, les mecs, ils veulent retourner là où ils avaient installé le matos. Et bien ils ne l’ont même pas retrouvé. Ni le jour même, ni le lendemain. Ils ont cherché pourtant. Ils n’ont remis la main dessus que trois mois plus tard, la plupart des bêtes étaient mortes. Celles qui survivaient bouffaient les cadavres. Voilà ce qu’il me dit, le fils de paysan. Il s’appelle Erwan. Son récit fait sans doute partie de la légende.

Le chemin est cahoteux, on ne croise personne. « C’est encore loin? ». Il m’assure que non.

Nous traversons un bois par un sentier rarement plus large que la distance séparant les deux rétroviseurs externes. Si nous nous trouvions sur le même chemin, mais en montagne, cerné par le vide, j’aurais vomi. Mais là, ça va. C’est rassurant, un arbre, quand tu le vois pas arriver trop vite. A vu de nez, on vient de faire sept kilomètres depuis qu’on est sortit de la route en goudron. Ou peut-être le double. Je regardais le paysage, pas la distance. Tiens, des voitures stationnées, au loin. « On y est. » Plus on se rapproche, plus je vois qu’il y a quand même du monde. La fête du porc n’est plus un mythe. J’y suis.

On se gare. On sort de l’habitacle. L’odeur m’accroche comme un morpion de 564 kilos. Un mélange de lisier, de brûlé, de rôti et de sang. Saisissant. En fond sonore, des cris animaux et du Johnny Hallyday. Saupoudré de vieux rires malsains. Erwan insiste pour me payer une bière avant de faire le tour de la foire. J’acquiesce.

Il me fait un topo pas inutile, une fois trinqué. « Yehed Mad ». Apparemment, ça va être une bonne année, cette année; le cours du porc est au plus bas.

En fait, cette fête est quasi-millénaire. Mais y a eu des mauvaises années, comme partout. C’était presque tombé en désuétude, dans les années soixante-dix, mais ça repart.

Les mauvaises années, c’est quand les paysans arrivent à vendre leur production super chère aux distributeurs. Par contre, les bonnes années, c’est quand ils surproduisent. Ils n’arrivent pas à vendre leurs stocks, et ça leur fait trop mal de vendre à perte. « Plutôt la mort que la souillure ». Plutôt la mort que le kilo de bidoche à un euro. Alors on exécute le surplus. Et on emmerde la grande distribution.

Certains arrivent ici en imaginant trouver un vulgaire cochon grillé et un concours de pétanque minable. Ceux-là ont tort. Cette fête est dédiée au génocide porcin.

Vu du banc où nous buvons, je ne vois que peu de familles, et encore moins d’enfants. Les femmes sont présentes, mais en nombre limité.

Erwan rajoute que tous les porcs abattus lors de la fête sont distribués dans les patelins alentours, sans prix, c’est le client qui donne la pièce qu’il veut. C’est bien, et aussi rentable pour les producteurs.

Pour finir, il m’avoue que c’est un peu violent comme fête. Disons qu’il vaut mieux avoir bien mangé le matin pour tenir. Je le regarde bizarrement. Il me dit que je verrais par moi-même.

Notre verre achevé, on quitte la table, la planche de bois sur tréteaux qui nous a servit de table. On va faire un tour des stands.

Sur l’instant, je ne trouve pas vraiment les mots. C’est embêtant, mais c’est comme ça. Pour faire facile, on va dire qu’il y a du pain et des jeux. Du pain graisseux et des jeux sanglants.

 

Aucune des activités proposées ne laisse sa chance à l’animal. Mon collègue me dit qu’avant, ils faisaient des combats à mains nues contre les bêtes, mais il y a eu des blessés parmi les participants. Et c’est pas l’esprit de la fête, qu’il y ait des gens qui se blessent. Il n’y a que le cochon qui doit être saigné. Alors ils ont arrêtés. C’était pas rentable, éthiquement parlant.

 

Comme dans n’importe quelle fête foraine, il y a des stands de tirs à la carabine, des vendeurs de bouffe uniquement à base de la brave bête.

Une vue d’ensemble du site nous ferait bien voir que le porc est ici noyé, décapité à la hache, tué à coups de flèches ou de fusil. Il est débité quelques instants avant sa mort. Un concours demande même aux participants de couper le plus de morceaux dans le cochon avant que celui-ci ne rende l’âme. L’animal est branché sur un électrocardiogramme, attaché sur une table. Il y a un côté hospitalier dans la mise en scène. Un court côté.

La musique diffusée en haut-parleurs est sans cesse couverte par les grognements des victimes.

 

J’ai vu, de mes yeux vu, un porc écorché vif, se libérer des mains de son écorcheur, courir comme un damné, traîner la peau de son dos, se prendre les pattes dedans, et s’arrêter net, foudroyé par une décharge de chevrotine tirée à deux mètres cinquante. Ca ne s’invente pas.

Un autre stand propose de porter des porcs charcutiers à bout de bras, le plus longtemps possible. Les bestioles dépassent aisément les cent kilos.

La grosse attraction est un tir à la corde opposant les ongulés aux bottés. Cinq porcs attachés par le cou, tirent, face à cinq hommes de fortes carrures. Les animaux (porcs) sont excités par des coups de bâtons, et lorsqu’ils dominent leurs exploiteurs humains, lorsque les mecs sont en train de perdre, le « juge-arbitre » se donne le droit de rétablir la balance en égorgeant une ou deux bêtes. Celles qui restent pataugent dans le sang de leurs semblables morts et attachés. Ils glissent, se vautrent sur le cadavre, prennent une belle couleur écarlate qui excite tout le monde.

 

 

Ces coutumes sont cruelles, c’est l’équivalent de la corrida dans le sud. C’est un us barbare parmi d’autres. Egal à l’Homme.

Une fête en l’honneur de n’importe quel animal vise souvent sa réduction, que ce soit des porcs, des taureaux, des langoustines ou des sardines. Mais comme disait Nietzsche :

«  Y a-t-il quelque chose de plus dégouttant que la sentimentalité envers les plantes et les animaux, de la part d’une créature qui, dès l’origine, a vécu au milieux d’eux comme leur ennemi le plus acharné et qui, finalement, prétend auprès de ses victimes affaiblies et mutilées à la délicatesse d’un sentiment ! »

Il a pas tord, le mec de Rocken. De toutes façons, toutes ces bêtes qui ne sont nombreuses que parce que nous les avons poussé à la reproduction, elles sont nées pour se faire abattre par nous dans la force de l’âge. Aucun de ces porcs n’est né pour mourir de vieillesse. Il n’y a donc aucun moyen pour eux d’échapper à une mort violente. Alors plantés à coups d’épées dans une arène, tranchées d’une machette à Kerpemoc’h, ou électrocutés sur « le plancher de la mort » dans une usine d’agroalimentaire quelconque, ça change pas grand-chose. They must die.

Chaque année, il y a une seule bête d’épargnée. Elle n’est exécutée que le lendemain.

Des vieux portent des pendentifs bizarres.

 

On tourne en rond avec mon collègue. On va jusqu’à l’enclos où grouillent les porcs. « Grouiller » est le terme exact. L’espace est immense mais les bêtes sont encore plus nombreuses. Collées groin à groin, elles forment une masse rose et compacte, un peu semblable à de l’épiderme frissonnant, vu au microscope. Des jeunes paysans courent sur leurs dos, semblent aussi à l’aise que sur du bitume. Ils excitent les bêtes avec des bâtons, leurs tirent la queue. Ils ont pour rôle de « séparer les porcs, d’en mettre un ou deux à part et de les préparer aux différents jeux dont ils feront les frais ». Je comprends pas trop. A côté de nous, un enfant jette des cailloux sur la gueule des bestiaux. « Hey, tu veux faire un jeu ? », me demande Erwan. Y en a un marrant avec le fusil. Tout est gratuit ici…sauf l’alcool. »

Il m’emmène donc au stand. Un panneau et des barrières. Un cercle rouge tracé au sol et au fond, un enclos de 10 mètres sur quinze. « Pan !le porc » sur le panneau, et un gros consanguin sur la barrière. Mon collègue lui serre la main -il le connaît -et j’emboîte la poigne dans la foulée, au tenancier. Sa grosse main rouge colle. Mais il est souriant. Il met un fusil de chasse dans les mains d’Erwan, deux cartouches, lui indique le cercle, mais Erwan y est déjà, dit d’attendre, fait rentrer un gros porc dans l’enclos, arme une carabine, se met près des barrières, et plombe le cochon dans l’arrière-train. Erwan attend que le cochon tressaille sous l’effet du plomb, qu’il bouge dans l’enclos et PAN, je sursaute à la détonation, le cochon a été touché à la tête. Mort sur le coup. Le sang s’échappe par plusieurs plaies béantes, ou alors c’est une grosse plaie qui a déchirée un carrefour de tuyaux. Je ne vois pas, je suis trop loin. Erwan se retourne vers moi, super fier mais marrant.

« T’as vu ça, ‘pas le temps de se r’nifler le fion, l’cochon, une balle. Allez, à ton tour. Roger, t’en mets un autre. »

Roger, c’est le consanguin. Il fait oui de la tête, et siffle dans une autre direction, vers le gros enclos, apparemment. Erwan m’explique la règle du jeu. J’ai deux cartouches. Je dois le tuer net, le porc. Il faut que je shoote pendant que Roger excite la bête avec sa carabine à plomb. Bon, c’est pas grave si je le touche pendant qu’il bouge pas, mais c’est moins « beau ». Les jeunes qui courraient sur le dos des porcs tout à l’heure, apportent deux grosses bêtes qu’ils poussent dans la cage jouxtant l’aire de jeu. C’est donc à ça qu’ils servent, les jeunes. D’accord. Je me mets en place sur la marque au sol, c’est la première fois que je tiens un fusil comme ça. Je me positionne pour shooter, l’œil dans le viseur, j’attends que la bête rentre dans mon espace. Roger arme sa carabine, j’ai le doigt sur la détente, le cochon est là, se doutant de rien, il renifle la terre dans la plus grande insouciance, découvre son compère mort, sans plus d’étonnement, Roger vise et PAN, je l’ai pas entendu shooter, mais mon doigt est partit par contre. Ca m’a niqué l’épaule. Mon dieu. La bête hurle, je l’ai touché au bide. Ses intestins sont à l’air, c’est dégueulasse. Derrière les cris d’agonie, j’entends Manu qui me dit de shooter encore. Je vise, j’ai du mal à me concentrer. Roger gueule un peu, il plombe un peu l’animal, tente de figer ses plombs dans ses entrailles. Je vise, et PAN. La bête est encore en vie. Une patte a volé. Erwan m’arrache le fusil des mains, place une cartouche et PAN, les cris cessent. Par endroits, le cochon n’est que pâté, voir bouillie. Ca pourrait ressembler au résultat d’une maladie de peau qui aurait vraiment mal tournée. Mais…vraiment mal.

«_ Désolé que je dis. Ca m’a un peu impressionné, sur le coup.

_C’est pas grave, tant que tu t’es pas blessé. »

 

Avant que Roger déplace l’amas de chairs, il tranche la queue des cochons et nous les remet, accrochées en un quart de seconde à un petit collier. « C’est l’tableau d’chasse ». Beau pendentif, n’est-ce pas.

 

On poursuit notre ronde, vite lassé des différents spectacles, on retourne à la buvette, vider des godets.

La fête commence à imprimer un rythme soutenu, les cris sont plus forts, les détonations plus fréquentes, et le nombre de queues de porcs autour de certains cous est impressionnant.

 

Les annonces de concours se succèdent, le nombre de place est limité à chaque fois, mais y en aura pour tout le monde. A 16 heures, tentative de record du monde, avec des mecs du Guiness Book, pour battre des hongrois, qui ont fait un tapis (non cousu) en peau de porcs, de 500 mètres carré. Alors, les organisateurs ont calculé : avec le nombre de bêtes disponibles, on a de quoi faire 3000 mètres carré. Autant dire que c’est dans la poche si tout le monde s’y met. Dans cinq minutes, concours de celui qui fait cracher 5 litres de sang à la bête en premier. Cracher par le cou, bien sûr. Dans dix minutes, présentation des talents : Jean Le Quest va tenter de briser 45 crânes de porcs vifs à la masse, en une minute. Après, Teddy Lamouël va nous montrer comment il peut aplatir un porc (still alive) avec une batte de baseball (on demande à voir), ensuite, Frédéric Puren, avec sa voiture Pony, fait des dérapages dans les champs, avec dix porcs accrochés à l’arrière. Il dit que c’est très visuel, et que c’est un peu comme la patrouille de France, mais sur terre, avec des traînées rouge et tout ça. Y aura aussi Bernadette, qui fait des merveilles avec son sabre, et plein d’autres surprises.

 

Je demande à Erwan si il compte rester pour le record. Il ne pense pas, ça commence à le gonfler aussi. « On va se fumer un pétard ? » qu’il propose. Que puis-je répondre à ça ? Forcement.

 

On achète une bouteille de pinard au stand, pour la route, et on va se poser vers un carré de forêt. On trouve notre bonheur sur un tapis de feuilles et quelques bûches.

On surprend un couple de jeunes bouseux forniquer dans les fourrés. Notre présence ne diminue en rien leurs ardeurs. Mais par respect, ou je ne sais quel autre sentiment, nous nous éloignons.

Un organisateur braille dans le micro, énervé. Les mecs du Guiness Book se sont perdus. « Bande de Traolars » qu’il rajoute, dans sa véhémence.

Nous finirons aussi par nous éloigner de cette festivité, de Kerpemoc’h, des paysans. Et accessoirement, je dirais « à bientôt » à Erwan.

Back to Loriangeles.

Me revoilà dans ma cavité de béton. Avec, sous le bras, une vingtaine de kilos de bidoche porcine, et plein d’images dans la tête. Comme après Disneyland, je suppose.

La viande était offerte à chaque personne qui s’en allait, avec le remerciement d’être venu assister à la fête. Je ne vais pas pouvoir manger tout ça. Sur le coup, ça ne semblait pas grand-chose, vingt kilos, par rapport à ce que les autres paysans prenaient, même Erwan a rempli son coffre. Il y avait une montagne de barbak à la sortie du parking, personne ne pouvait y couper. J’ai insisté, dit que je ne pourrais pas tout manger, on m’a dit « Prends », j’ai pas oser refuser. ‘Pas envie de me prendre un mythe en pleine gueule.

Le lendemain, j’en ai revendu à un boucher peu regardant.

 

 

Les artistes en herbe des beaux-arts, je les croise souvent dans la rue, vue la proximité de leurs locaux et de mon logement. J’en vois de ma fenêtre, qui se cachent pour rouler leurs joints, boire leurs alcools, ils se planquent comme des gosses, les artistes, de nos jours. Ils n’assument rien, ils seront artistes quand on leur aura donné leur diplôme. Qu’en penser ?

 

Il y a un happening dans une galerie de Loriangeles. Je crame un zdar et j’y go. Sur place, des jeunes filles en fleur qui bouge dans la pièce. Voilà ma conclusion : si ce n’est pas une réflexion sur l’art, alors je n’ai rien compris. Soit c’est une réflexion sur l’art et c’est génial, je comprends la signification de tous les signes, soit je suis à l’Ouest. A un moment, j’ai pensé : « Ils ne comptent plus parmi les êtres humains : ils ont à présent rejoint le panthéon de chefs d’œuvre. » je l’ai pensé sincèrement, pompeux ou pas. A la fin de la représentation, j’applaudis plus fort que les autres. Je connais une des filles qui jouaient. Je l’intercepte, cash, elle me demande si j’ai aimé, je dis oui et lui demande si c’était une réflexion sur l’art. Elle me répond « non », presque rassurée, en se tortillant nerveusement. « Non, pas du tout, et puis quoi encore, en fait c’était de l’improvisation, on faisait comme on le sentait. » J’ose même pas dire « tant pis », alors y a un blanc audible, et elle en profite pour s’excuser et partir. J’avais faux alors. J’ai trippé. Ca m’a remué les méninges, c’est toujours bon.

Alors que je m’apprête à retourner dans mon trou, j’entends mon prénom porté par une voix de suceuse. C’est une meuf des bozarts, vu lors d’une soirée précédente, et qui a l’air vraiment heureuse de me voir. Ca lui ferait plaisir si je venais chez un ami à elle, qui fait une fête avec tous les artistes. Ok.

Je suis moins sec qu’à ma première soirée avec ce type d’étudiant. Par contre, eux, ils sont bien raisins, vu l’accueil qu’ils me réservent. Ils chantent mon arrivée, c’est la fête, comme si cette soirée était en mon honneur. Et pourtant non, leur enthousiasme se ratatine vite comme un vieux pet sur une banquette en laine.

Ca ne m’empêche pas de me servir dans le frigo. Un gros matou garde la porte du frigidaire. Il est chez lui. D’un coup de pied, je lui rappelle l’ordre naturel. Et j’en jette une de ma narine qui tombe pile poil sur ses poils. Je prends une bière.

Tous les artistes semblent avoir un chat. Même les gens des bozarts. Le chat lèche la crotte de nez collée à sa fourrure. Ca lui fera une raison de moins de faire le fier.

 

Le système de bises est mal foutu dans ce coin de la France : En famille, c’est trois ou quatre bises, les jeunes entres eux n’en font qu’une, mais les rennais rapatriés imposent les deux bises. On ne sait plus où donner de la joue, ça provoque des ratés, des vents et des bises forcées. Et ça empire quand entrent en scène des meufs d’outre-Loire.

 

Bière, bières, et rebières.

 

Ce genre de soirées où personne n’a rien à se dire, où l’on boit en espérant y gagner assez d’entrain pour envoyer paître tout le monde ou au moins trouver une conversation. Youpi, mais non, rien n’y fait, c’est une soirée molle, mais molle… Les intellectuels du pictorialisme des Beaux-arts ne font rien pour participer à la fête. Ils sont toujours dans des considérations inactuelles, des débats surannés dont ils s’estiment précurseurs. Putain, c’est vraiment une bande de branles-pavés. Je m’en vais leur dire. Je m’en vais provoquer leur créativité.

 

 

Je m’immisce dans une conversation entres petites putes, dont l’une se vante :

« _J’ai bu du sirop d’homme…

_ Tu t’es fait avoir : c’était du foutre. »

Qu’elles sont naïves, ces artistes contemporaines. Je m’éloigne, inutile de le préciser.

 

Durant les soirées bozarts, faut toujours surveiller sa bouteille. Un étudiant infiltré parmi eux m’affirme que les artistes des beaux-arts sont les plus raccrocs des étudiants, et les plus raccrocs des artistes. Je n’ai pas de bouteilles, mais cette révélation me pousse à aller faire des réserves en cuisine.

Il y a du deal dans l’air des fourneaux. Un mec qui croque un morceau de shit, et deux incisives restent plantées dans le morceau. Ca s’est passé aussi vite que je le dis. Juste je passe la porte, y a deux mecs dont un avec un billet à la main et l’autre avec du shit dans les dents et les sourcils froncés comme quand on force. Et « TOC », le mec au shit met sa main devant sa bouche, l’autre demande ce qu’il se passe, regarde le shit et éclate de rire. Le premier l’a mauvaise, il extirpe ses dents du morceau, je prends trois bières dans le frigo, l’édenté tente une réinsertion des chicots, l’autre part annoncer la péripétie, je lui emboîte le pas. Voir ailleurs.

 

« 

 

En attendant pour elle un meilleur refuge et pour me libérer les mains, je bloque ma crotte de nez dans le coin de mes lèvres. La redondante mouvance empêchera tout séchage, et la proximité buccale humide maintiendra la consistance en place jusqu’à un lieu de stockage plus adéquat: celui-là n’est pas du genre à abandonner ses résidus sous un canapé ou un lavabo, comme l’impose la tradition dans la région.

 

Je drague : « _Vous êtes belle mademoiselle.

_ Et bien pas vous.

_Ouais, c’est vrai, mais je m’en fous, j’ai de l’humour. Et ça tiendra plus longtemps que vous et vos seins. Profitez bien de vos seins, ils ont hâte de toucher le sol. Et ça n’est pas mes mains qui les en empêcheront. Grosse pute. » J’ai dragué. Sans succès.

 

Vu d’au dessus, la plupart des seins penchés en avant mais soutenus ont l’air gros. Je ne sais pas si cette remarque est scientifique, mais je suis certain qu’elle est objective.

 

Cet enfoiré d’alcool de merde fait débiter à mon interlocuteur un flot d’affirmations qui ne laisse aucune place à mes réponses. Egoïsme bilatéral. Il n’y a guère que sa logorrhée qui pense aux autres, en ramenant sans cesse de nouvelles idées qui bousculent celles en cours de prononciation, les coupent, et se font elles-mêmes couper par les suivantes. Quantités, quantités astronomiques de phrases qualitativement vides. In vino véritas. Quelle véritas? Celle de l’orateur est peu discutable: il préfère le PSG à Marseille, les block-busters aux films en noir et blanc, la VF à la VO, M6 à TF1, les discrets aux exubérants. Je ne peux qu’acquiescer. Je ne voudrais pas lui imposer des préférences. C’est pourtant ce que lui fait en m’obligeant à le préférer à cette demoiselle qui me regarde de loin. A m’imposer sa présence, je me sens dans mon droit en lui retirant la mienne. Un mot d’explication de mon attitude lui sera incompréhensible s’il ne lui trouve pas de rapport avec son monologue. J’ai tout de même la politesse d’attendre la fin de sa phrase. « Bonsoir Mademoiselle, vous allez bien ? ».

 

Certes, faire des blagues sur des trucs d’initiées (exemple: les calques sur Photoshop), c’est courageux, mais totalement décrédibilisant hors d’un contexte de connaisseurs. Et dans une soirée d’entres autres ivresses cannabiques, il est fort risqué de sortir une phrase qui ne méritant pas forcement une réponse: ceci s’appelle chercher le vent.

 

Le chat est un animal vif, malheureusement, ce soir, moins que le jet de l’alcoolique qui se tenait à ses côtés. Ca me fait marrer, c’est très théâtral.

 

« Peut-être es-tu bavarde, mais tu ne veux pas le dire ? Ou alors tu es conne ? Ou tu as une voix désagréable ? Tu n’as rien à dire ? Tu pues du bec ? » Mes mots n’ont pas fait sortir les siens.

 

C’est chacun son verre, chacun sa cuite, chacun son trip et chacun sa bière. C’est tous ensemble, mais chacun marche pour son propre éthylisme.

 

Il claque des doigts, espérant sans trop y croire l’intervention d’un miracle. Effectivement, rien ne se produit, et il devra forcement se lever pour obtenir un verre à boire. Pour qui il s’est prit ?

 

Et voilà, c’est partit. Il en a suffit d’un qui explique sa manière pour rouler ses toss, pour que tous énoncent la leur, l’un après l’autre, dans l’ordre du plus rapide à intervenir dès que l’un a finit. Personne ne prête guère attention au choix de chacun, mais chaque orateur est convaincu qu’en annonçant la sienne, ils vont créer une révolution dans le roulage, et que tous les auditeurs vont adhérer à leur paroisse. Au bout du compte, rien n’a changé, tous roulent à leur manière, et cette conversation n’a jamais existée lorsque les premiers toss vont tourner. Personne ne remarquera les changements que chaque technique occasionne, ni que c’est le joint qu’ils ont roulé qui leur ai revenu en main. Il en est ainsi sur grand nombre de sujets discutés par cette jeunesse.

Il aspire la fumée, pose le bang, recrache, s’allonge essoufflé, ferme les yeux, la bouche encore fumante à chaque fin d’expiration.

 

L’enfoiré ne m’aide pas. La cuisse de sa copine est plus importante aux yeux de sa main que ma galère pour poser le cendrier dans la jungle de verre. La place libre était pourtant juste devant son genou. Enfoiré.

 

J’m’accroche à mon cerveau pour éviter de partir en couille.

J’m’accroche à mon cerveau pour éviter qu’il parte en couille.

Je m’accroche à ma bière pour éviter qu’on me la tape.

 

Cette meuf a beaucoup de diplômes, mais elle doit être un peu con pour ne pas se rendre compte que son petit copain est gay. Même moi je l’ai remarqué. Et pourtant, je ne suis pas de ce genre.

 

Etat alcoolique, sensation de dispersion entre les jambes et le cerveau.

Je suis saoul et j’affirme bien après d’autres : l’alcool rapproche, même pour un court moment, l’alcool rapproche et ça suffit. Il créé des hausses de voix, des syllogismes, mais il réunit et ça suffit.

 

« Je ne peins pas ivre, mais il me faut l’être pour l’expliquer. » Et le mec n’explique rien de clair. Il se ridiculise. Moi, je ne le connais pas, ce type, mais je sens de la perte de crédibilité pour ses intimes.

«  Les beaux-arts perdurent à l’aide de gros sacs de poudre prêts à être jetés sur des étudiants paresseux. » C’est ce qu’affirme un ancien élève, renvoyé, à ceux encore inscrits. Ceux-là disent que non, avec des arguments de souillons.

 

Une meuf interrompe notre conversation de couilles pour ne rien dire d’intéressant. Dans le milieu, on appelle ça un « interlude oestrogène. »

 

Il en est de certaines personnes dont l’approximation de l’âge peut s’étaler d’une génération à l’autre. Des cas extrêmes peuvent faire surgir des visages qui pourraient autant sortir fraîchement de la puberté qu’approcher sereinement de la ménopause.

 

 

Il y a des soirs où l’envie d’être atroce est la plus forte.

Le besoin d’être con.

Ce soir est ce soir, pour moi.

Etre entouré d’incompétents ne va pas pour favoriser la détente.

 

A une pissousse qui a l’air prude :

« _Est-ce que les femmes aux petits seins aiment se les faire lécher ?

_Les mecs aux petites bites ont aussi des envies de se faire sucer, non ?

_Ouais, je pense…enfin, si… c’est vrai.

_Pauvre con, va.

_C’est toi la pute. Comme ta mère.

_Connard, ma mère est morte.

_ Et alors ? Keske ça empêche ? Un trou qui pue reste un trou qui pue. »

 

C’en est trop. Les artistes en herbe en ont assez. Ma provocation n’a aucune vertu créatrice pour eux. En plus, je suis un intrus. Je n’ai jamais peint de filles à poil.

« Bande de Jean-foutre » que je leur dis. Et je me replonge dans leur alcool. Ca, ça les énerve, qu’un gêneur taxe leurs boissons. Si encore je ne faisais que de les prendre pour des cons, ça passerait, mais on ne touche pas à l’alcool des artistes.

 

Vers ce qui ressemble à leur fin de soirée, je suis toujours le seul à ouvrir ma gueule. Sans réponse. Les autres convives me regardent différemment lorsqu’ils ne cherchent pas simplement à m’éviter. Moi, je les cherche, ces tanches :

« _Hé, p’tite tepu, pourquoi tu me regardes pas quand je te cause ?

_Oh, tu ne la traites pas de pute, hein, c’est ma copine.

_C’est ta copine ? Pardon, je savais pas…tu la fais rouler ?

_Quoi ?

_Tu la fais tourner, par roulement ?

_Espèce de connard, tu mériterais que je te casse la gueule !

_Bah Vazy ! Fracture moi mes chicots.

_Je suis non-violent.

_Ahhhhhh, l’excuse de crevard. »

Je me permets un tel langage pour deux raisons, trois mêmes : L’alcool, l’apparente faible densité de muscle chez mon opposant, et parce que lui et ses collègues sont des pierres dans l’océan de l’art. Incapable de rester à n’importe quelle surface. Ca n’a rien à voir, mais ça me rassure dans ma vulgarité.

« Les gens des Bozarts sont des lécheurs de ronds. Avec leurs diplômes, ils vont sucer des kilomètres de culs. »

Top. Point Break. Je me fais prendre par les tissus, par plusieurs mains.

Je me fais jeter dehors. Comme un malpropre. Je ne pouvais rêver meilleure sortie. Ils n’ont même pas profité de mon infériorité numérique pour me coller des patates. Bande de mauviettes.

En cadeau d’adieu, la bière me conseille de leur laisser un étron devant la porte.

La vengeance est un plat qui se pose chaud.

Mon forfait exécuté, je me fonds dans la nuit.

J’en rigole encore.

 

Je mange du porc et manque de m’étouffer en rigolant trop fort.

 

(Au moins une nuit)

Et encore du porc. Je rigole encore, mais moins, j’ai mal au ventre. Je crois que j’ai avalé de la chevrotine.

Finis-en avec ta salive avant de recracher la fumée du toss: ravale ou recrache, mais ait la gueule nette. » La personne a qui je dis ça me regarde comme si je venais de l’insulter. Alors que c’était qu’un conseil.
Par déserteur
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Lundi 25 janvier 2010 1 25 /01 /Jan /2010 12:10

Au sein des mythes de l’underground bas-breton se terre la fameuse et controversée « fête du porc ». Elle est censée se dérouler dans la campagne de Loriangeles, au lieu-dit de « Kerpemoc’h », mais peu de gens peuvent se targuer d’y avoir déjà participé. C’est pas le festival interceltique. C’est pas l’attrape touriste. Les organisateurs de cette manifestation ne font pas de réclames. Ceux qui s’y rendent savent où ils vont. Le lieu est tellement éloigné de tout, qu’aucun aventurier chevronné ne viendrait s’y perdre. Si toutefois ça existe.

« Bouche à oreille » est le maître mot si on parle fréquentation. Tout le monde est le bienvenu à cette cérémonie, mais pour savoir la date, il faut trouver un connaisseur. Car les bouches qui transmettent ce genre d’informations connaissent peu de personnes hors de leur contrée, et les oreilles cérumineuses qui glanent le droit à l’infoline sont souvent déjà au courant. Il faut vraiment être un veinard pour assister à ce mythe sans pour autant habiter dans un périmètre de 3 kilomètres. Si toutefois ça existe.

J’ai eu de la chance. J’ai rencontré par hasard un fils de paysan qui vendait un peu de sa production cannabique, et dont le père est ami d’enfance avec l’un des organisateurs. Ca semble exister. Le mensonge aussi existe…

Le fils de paysan, je l’ai grillé dans un bois. Il sortait d’un champ d’orties avec cinq pieds de beuh. Flagrant délit. Il m’a prit pour un flic. Je l’ai rassuré, on a sympathisé, il m’a vendu un peu de sa récolte, pas chère, un type honnête. Il a plusieurs « spots » dans le canton. Il se fait des kilos, en plus de ce qu’il fait pousser sur les terres de son père. Et donc, il m’a parlé de la « fête du porc », on était encore dans le bois, à cramer deux cônes. Je lui dis que ça existe pas, que c’est du mythe. Et il me répond que c’est le week-end prochain. On était fracassé, et il me propose de l’accompagner là-bas. Je dis « Bingo ». Je me présente aux frontières du réel.

 

Et voilà. Je suis à l’endroit où il m’a donné rendez-vous, à l’heure précise. Devant un bar en rase campagne. J’ai l’air d’un con. Les clients du bar sortent, rentrent, me dévisagent. J’ai l’impression de tapiner. Je regarde les voitures passer, espérant voir mon collègue. Toujours personne correspondant au signalement. Je me suis encore fait prendre pour un con. Et puis si, une voiture ralentit, la fenêtre s’ouvre et c’est lui. Yes. Il me dit de monter. A peine je claque la porte de la 405, qu’il démarre en trombe. « Je connais bien ces routes-là ». Virages assumés au dernier moment, accélérations et dépassements brutaux. Je me fais dessus. Et lui, il est à l’aise, décontracté. Plus il va vite, plus il est zen. Il se regarde dans le rétroviseur, redresse sa mèche. Je lui conseille de mettre les deux mains sur le volant. « Quand je mettrais les deux mains, ça voudra dire que c’est dangereux ».

Il était plus posé dans le bois, oinj à la main. C’est cette putain de voiture qui lui fait cet effet-là. On s’enfonce dans la campagne déjà profonde de manière vertigineuse. Les routes sont moins larges, plus vétustes, mais il les connaît… Il roule vraiment comme un taré… Tout ça pour un mythe. Si ça se trouve, c’est des conneries, et moi j’y crois comme au dahu. Je vais me retrouver entouré de consanguins pervers... Ne pas paniquer. Attendre la suite. Attendre qu’on s’écrase contre un platane, qu’on percute un cheval et sa cavalière… qu’on plie cette putain de 405. Voilà, on a quitté les routes goudronnées. Maintenant, c’est chemin de terre. Je demande des renseignements, sur la fête, il me dit qu’on verra là-bas, qu’en ce moment il est concentré pour ne pas se perdre. Il connaît les routes, mais c’est tellement paumé qu’il a du mal à s’en rappeler. Et il n’est pas le seul.

Apparemment, il y a quelques années, les organisateurs avaient repéré les lieux pour faire la fête, ils avaient travaillé comme des malades pour tout installer, les bêtes, les stands… tout, et quand ils ont eu terminé, y en a un qui a lancé un mouvement pour aller s’alcooliser dans son bar. Tout le monde l’a suivit. Ils se sont bourrés la gueule, comme jamais, c’est à dire comme la veille et sûrement comme le lendemain. Et donc, les mecs, ils veulent retourner là où ils avaient installé le matos. Et bien ils ne l’ont même pas retrouvé. Ni le jour même, ni le lendemain. Ils ont cherché pourtant. Ils n’ont remis la main dessus que trois mois plus tard, la plupart des bêtes étaient mortes. Celles qui survivaient bouffaient les cadavres. Voilà ce qu’il me dit, le fils de paysan. Il s’appelle Erwan. Son récit fait sans doute partie de la légende.

Le chemin est cahoteux, on ne croise personne. « C’est encore loin? ». Il m’assure que non.

Nous traversons un bois par un sentier rarement plus large que la distance séparant les deux rétroviseurs externes. Si nous nous trouvions sur le même chemin, mais en montagne, cerné par le vide, j’aurais vomi. Mais là, ça va. C’est rassurant, un arbre, quand tu le vois pas arriver trop vite. A vu de nez, on vient de faire sept kilomètres depuis qu’on est sortit de la route en goudron. Ou peut-être le double. Je regardais le paysage, pas la distance. Tiens, des voitures stationnées, au loin. « On y est. » Plus on se rapproche, plus je vois qu’il y a quand même du monde. La fête du porc n’est plus un mythe. J’y suis.

On se gare. On sort de l’habitacle. L’odeur m’accroche comme un morpion de 564 kilos. Un mélange de lisier, de brûlé, de rôti et de sang. Saisissant. En fond sonore, des cris animaux et du Johnny Hallyday. Saupoudré de vieux rires malsains. Erwan insiste pour me payer une bière avant de faire le tour de la foire. J’acquiesce.

Il me fait un topo pas inutile, une fois trinqué. « Yehed Mad ». Apparemment, ça va être une bonne année, cette année; le cours du porc est au plus bas.

En fait, cette fête est quasi-millénaire. Mais y a eu des mauvaises années, comme partout. C’était presque tombé en désuétude, dans les années soixante-dix, mais ça repart.

Les mauvaises années, c’est quand les paysans arrivent à vendre leur production super chère aux distributeurs. Par contre, les bonnes années, c’est quand ils surproduisent. Ils n’arrivent pas à vendre leurs stocks, et ça leur fait trop mal de vendre à perte. « Plutôt la mort que la souillure ». Plutôt la mort que le kilo de bidoche à un euro. Alors on exécute le surplus. Et on emmerde la grande distribution.

Certains arrivent ici en imaginant trouver un vulgaire cochon grillé et un concours de pétanque minable. Ceux-là ont tort. Cette fête est dédiée au génocide porcin.

Vu du banc où nous buvons, je ne vois que peu de familles, et encore moins d’enfants. Les femmes sont présentes, mais en nombre limité.

Erwan rajoute que tous les porcs abattus lors de la fête sont distribués dans les patelins alentours, sans prix, c’est le client qui donne la pièce qu’il veut. C’est bien, et aussi rentable pour les producteurs.

Pour finir, il m’avoue que c’est un peu violent comme fête. Disons qu’il vaut mieux avoir bien mangé le matin pour tenir. Je le regarde bizarrement. Il me dit que je verrais par moi-même.

Notre verre achevé, on quitte la table, la planche de bois sur tréteaux qui nous a servit de table. On va faire un tour des stands.

Sur l’instant, je ne trouve pas vraiment les mots. C’est embêtant, mais c’est comme ça. Pour faire facile, on va dire qu’il y a du pain et des jeux. Du pain graisseux et des jeux sanglants.

 

Aucune des activités proposées ne laisse sa chance à l’animal. Mon collègue me dit qu’avant, ils faisaient des combats à mains nues contre les bêtes, mais il y a eu des blessés parmi les participants. Et c’est pas l’esprit de la fête, qu’il y ait des gens qui se blessent. Il n’y a que le cochon qui doit être saigné. Alors ils ont arrêtés. C’était pas rentable, éthiquement parlant.

 

Comme dans n’importe quelle fête foraine, il y a des stands de tirs à la carabine, des vendeurs de bouffe uniquement à base de la brave bête.

Une vue d’ensemble du site nous ferait bien voir que le porc est ici noyé, décapité à la hache, tué à coups de flèches ou de fusil. Il est débité quelques instants avant sa mort. Un concours demande même aux participants de couper le plus de morceaux dans le cochon avant que celui-ci ne rende l’âme. L’animal est branché sur un électrocardiogramme, attaché sur une table. Il y a un côté hospitalier dans la mise en scène. Un court côté.

La musique diffusée en haut-parleurs est sans cesse couverte par les grognements des victimes.

 

J’ai vu, de mes yeux vu, un porc écorché vif, se libérer des mains de son écorcheur, courir comme un damné, traîner la peau de son dos, se prendre les pattes dedans, et s’arrêter net, foudroyé par une décharge de chevrotine tirée à deux mètres cinquante. Ca ne s’invente pas.

Un autre stand propose de porter des porcs charcutiers à bout de bras, le plus longtemps possible. Les bestioles dépassent aisément les cent kilos.

La grosse attraction est un tir à la corde opposant les ongulés aux bottés. Cinq porcs attachés par le cou, tirent, face à cinq hommes de fortes carrures. Les animaux (porcs) sont excités par des coups de bâtons, et lorsqu’ils dominent leurs exploiteurs humains, lorsque les mecs sont en train de perdre, le « juge-arbitre » se donne le droit de rétablir la balance en égorgeant une ou deux bêtes. Celles qui restent pataugent dans le sang de leurs semblables morts et attachés. Ils glissent, se vautrent sur le cadavre, prennent une belle couleur écarlate qui excite tout le monde.

 

 

Ces coutumes sont cruelles, c’est l’équivalent de la corrida dans le sud. C’est un us barbare parmi d’autres. Egal à l’Homme.

Une fête en l’honneur de n’importe quel animal vise souvent sa réduction, que ce soit des porcs, des taureaux, des langoustines ou des sardines. Mais comme disait Nietzsche :

«  Y a-t-il quelque chose de plus dégouttant que la sentimentalité envers les plantes et les animaux, de la part d’une créature qui, dès l’origine, a vécu au milieux d’eux comme leur ennemi le plus acharné et qui, finalement, prétend auprès de ses victimes affaiblies et mutilées à la délicatesse d’un sentiment ! »

Il a pas tord, le mec de Rocken. De toutes façons, toutes ces bêtes qui ne sont nombreuses que parce que nous les avons poussé à la reproduction, elles sont nées pour se faire abattre par nous dans la force de l’âge. Aucun de ces porcs n’est né pour mourir de vieillesse. Il n’y a donc aucun moyen pour eux d’échapper à une mort violente. Alors plantés à coups d’épées dans une arène, tranchées d’une machette à Kerpemoc’h, ou électrocutés sur « le plancher de la mort » dans une usine d’agroalimentaire quelconque, ça change pas grand-chose. They must die.

Chaque année, il y a une seule bête d’épargnée. Elle n’est exécutée que le lendemain.

Des vieux portent des pendentifs bizarres.

 

On tourne en rond avec mon collègue. On va jusqu’à l’enclos où grouillent les porcs. « Grouiller » est le terme exact. L’espace est immense mais les bêtes sont encore plus nombreuses. Collées groin à groin, elles forment une masse rose et compacte, un peu semblable à de l’épiderme frissonnant, vu au microscope. Des jeunes paysans courent sur leurs dos, semblent aussi à l’aise que sur du bitume. Ils excitent les bêtes avec des bâtons, leurs tirent la queue. Ils ont pour rôle de « séparer les porcs, d’en mettre un ou deux à part et de les préparer aux différents jeux dont ils feront les frais ». Je comprends pas trop. A côté de nous, un enfant jette des cailloux sur la gueule des bestiaux. « Hey, tu veux faire un jeu ? », me demande Erwan. Y en a un marrant avec le fusil. Tout est gratuit ici…sauf l’alcool. »

Il m’emmène donc au stand. Un panneau et des barrières. Un cercle rouge tracé au sol et au fond, un enclos de 10 mètres sur quinze. « Pan !le porc » sur le panneau, et un gros consanguin sur la barrière. Mon collègue lui serre la main -il le connaît -et j’emboîte la poigne dans la foulée, au tenancier. Sa grosse main rouge colle. Mais il est souriant. Il met un fusil de chasse dans les mains d’Erwan, deux cartouches, lui indique le cercle, mais Erwan y est déjà, dit d’attendre, fait rentrer un gros porc dans l’enclos, arme une carabine, se met près des barrières, et plombe le cochon dans l’arrière-train. Erwan attend que le cochon tressaille sous l’effet du plomb, qu’il bouge dans l’enclos et PAN, je sursaute à la détonation, le cochon a été touché à la tête. Mort sur le coup. Le sang s’échappe par plusieurs plaies béantes, ou alors c’est une grosse plaie qui a déchirée un carrefour de tuyaux. Je ne vois pas, je suis trop loin. Erwan se retourne vers moi, super fier mais marrant.

« T’as vu ça, ‘pas le temps de se r’nifler le fion, l’cochon, une balle. Allez, à ton tour. Roger, t’en mets un autre. »

Roger, c’est le consanguin. Il fait oui de la tête, et siffle dans une autre direction, vers le gros enclos, apparemment. Erwan m’explique la règle du jeu. J’ai deux cartouches. Je dois le tuer net, le porc. Il faut que je shoote pendant que Roger excite la bête avec sa carabine à plomb. Bon, c’est pas grave si je le touche pendant qu’il bouge pas, mais c’est moins « beau ». Les jeunes qui courraient sur le dos des porcs tout à l’heure, apportent deux grosses bêtes qu’ils poussent dans la cage jouxtant l’aire de jeu. C’est donc à ça qu’ils servent, les jeunes. D’accord. Je me mets en place sur la marque au sol, c’est la première fois que je tiens un fusil comme ça. Je me positionne pour shooter, l’œil dans le viseur, j’attends que la bête rentre dans mon espace. Roger arme sa carabine, j’ai le doigt sur la détente, le cochon est là, se doutant de rien, il renifle la terre dans la plus grande insouciance, découvre son compère mort, sans plus d’étonnement, Roger vise et PAN, je l’ai pas entendu shooter, mais mon doigt est partit par contre. Ca m’a niqué l’épaule. Mon dieu. La bête hurle, je l’ai touché au bide. Ses intestins sont à l’air, c’est dégueulasse. Derrière les cris d’agonie, j’entends Manu qui me dit de shooter encore. Je vise, j’ai du mal à me concentrer. Roger gueule un peu, il plombe un peu l’animal, tente de figer ses plombs dans ses entrailles. Je vise, et PAN. La bête est encore en vie. Une patte a volé. Erwan m’arrache le fusil des mains, place une cartouche et PAN, les cris cessent. Par endroits, le cochon n’est que pâté, voir bouillie. Ca pourrait ressembler au résultat d’une maladie de peau qui aurait vraiment mal tournée. Mais…vraiment mal.

«_ Désolé que je dis. Ca m’a un peu impressionné, sur le coup.

_C’est pas grave, tant que tu t’es pas blessé. »

 

Avant que Roger déplace l’amas de chairs, il tranche la queue des cochons et nous les remet, accrochées en un quart de seconde à un petit collier. « C’est l’tableau d’chasse ». Beau pendentif, n’est-ce pas.

 

On poursuit notre ronde, vite lassé des différents spectacles, on retourne à la buvette, vider des godets.

La fête commence à imprimer un rythme soutenu, les cris sont plus forts, les détonations plus fréquentes, et le nombre de queues de porcs autour de certains cous est impressionnant.

 

Les annonces de concours se succèdent, le nombre de place est limité à chaque fois, mais y en aura pour tout le monde. A 16 heures, tentative de record du monde, avec des mecs du Guiness Book, pour battre des hongrois, qui ont fait un tapis (non cousu) en peau de porcs, de 500 mètres carré. Alors, les organisateurs ont calculé : avec le nombre de bêtes disponibles, on a de quoi faire 3000 mètres carré. Autant dire que c’est dans la poche si tout le monde s’y met. Dans cinq minutes, concours de celui qui fait cracher 5 litres de sang à la bête en premier. Cracher par le cou, bien sûr. Dans dix minutes, présentation des talents : Jean Le Quest va tenter de briser 45 crânes de porcs vifs à la masse, en une minute. Après, Teddy Lamouël va nous montrer comment il peut aplatir un porc (still alive) avec une batte de baseball (on demande à voir), ensuite, Frédéric Puren, avec sa voiture Pony, fait des dérapages dans les champs, avec dix porcs accrochés à l’arrière. Il dit que c’est très visuel, et que c’est un peu comme la patrouille de France, mais sur terre, avec des traînées rouge et tout ça. Y aura aussi Bernadette, qui fait des merveilles avec son sabre, et plein d’autres surprises.

 

Je demande à Erwan si il compte rester pour le record. Il ne pense pas, ça commence à le gonfler aussi. « On va se fumer un pétard ? » qu’il propose. Que puis-je répondre à ça ? Forcement.

 

On achète une bouteille de pinard au stand, pour la route, et on va se poser vers un carré de forêt. On trouve notre bonheur sur un tapis de feuilles et quelques bûches.

On surprend un couple de jeunes bouseux forniquer dans les fourrés. Notre présence ne diminue en rien leurs ardeurs. Mais par respect, ou je ne sais quel autre sentiment, nous nous éloignons.

Un organisateur braille dans le micro, énervé. Les mecs du Guiness Book se sont perdus. « Bande de Traolars » qu’il rajoute, dans sa véhémence.

Nous finirons aussi par nous éloigner de cette festivité, de Kerpemoc’h, des paysans. Et accessoirement, je dirais « à bientôt » à Erwan.

Back to Loriangeles.

Me revoilà dans ma cavité de béton. Avec, sous le bras, une vingtaine de kilos de bidoche porcine, et plein d’images dans la tête. Comme après Disneyland, je suppose.

La viande était offerte à chaque personne qui s’en allait, avec le remerciement d’être venu assister à la fête. Je ne vais pas pouvoir manger tout ça. Sur le coup, ça ne semblait pas grand-chose, vingt kilos, par rapport à ce que les autres paysans prenaient, même Erwan a rempli son coffre. Il y avait une montagne de barbak à la sortie du parking, personne ne pouvait y couper. J’ai insisté, dit que je ne pourrais pas tout manger, on m’a dit « Prends », j’ai pas oser refuser. ‘Pas envie de me prendre un mythe en pleine gueule.

Le lendemain, j’en ai revendu à un boucher peu regardant.

 

 

Les artistes en herbe des beaux-arts, je les croise souvent dans la rue, vue la proximité de leurs locaux et de mon logement. J’en vois de ma fenêtre, qui se cachent pour rouler leurs joints, boire leurs alcools, ils se planquent comme des gosses, les artistes, de nos jours. Ils n’assument rien, ils seront artistes quand on leur aura donné leur diplôme. Qu’en penser ?

 

Il y a un happening dans une galerie de Loriangeles. Je crame un zdar et j’y go. Sur place, des jeunes filles en fleur qui bouge dans la pièce. Voilà ma conclusion : si ce n’est pas une réflexion sur l’art, alors je n’ai rien compris. Soit c’est une réflexion sur l’art et c’est génial, je comprends la signification de tous les signes, soit je suis à l’Ouest. A un moment, j’ai pensé : « Ils ne comptent plus parmi les êtres humains : ils ont à présent rejoint le panthéon de chefs d’œuvre. » je l’ai pensé sincèrement, pompeux ou pas. A la fin de la représentation, j’applaudis plus fort que les autres. Je connais une des filles qui jouaient. Je l’intercepte, cash, elle me demande si j’ai aimé, je dis oui et lui demande si c’était une réflexion sur l’art. Elle me répond « non », presque rassurée, en se tortillant nerveusement. « Non, pas du tout, et puis quoi encore, en fait c’était de l’improvisation, on faisait comme on le sentait. » J’ose même pas dire « tant pis », alors y a un blanc audible, et elle en profite pour s’excuser et partir. J’avais faux alors. J’ai trippé. Ca m’a remué les méninges, c’est toujours bon.

Alors que je m’apprête à retourner dans mon trou, j’entends mon prénom porté par une voix de suceuse. C’est une meuf des bozarts, vu lors d’une soirée précédente, et qui a l’air vraiment heureuse de me voir. Ca lui ferait plaisir si je venais chez un ami à elle, qui fait une fête avec tous les artistes. Ok.

Je suis moins sec qu’à ma première soirée avec ce type d’étudiant. Par contre, eux, ils sont bien raisins, vu l’accueil qu’ils me réservent. Ils chantent mon arrivée, c’est la fête, comme si cette soirée était en mon honneur. Et pourtant non, leur enthousiasme se ratatine vite comme un vieux pet sur une banquette en laine.

Ca ne m’empêche pas de me servir dans le frigo. Un gros matou garde la porte du frigidaire. Il est chez lui. D’un coup de pied, je lui rappelle l’ordre naturel. Et j’en jette une de ma narine qui tombe pile poil sur ses poils. Je prends une bière.

Tous les artistes semblent avoir un chat. Même les gens des bozarts. Le chat lèche la crotte de nez collée à sa fourrure. Ca lui fera une raison de moins de faire le fier.

 

Le système de bises est mal foutu dans ce coin de la France : En famille, c’est trois ou quatre bises, les jeunes entres eux n’en font qu’une, mais les rennais rapatriés imposent les deux bises. On ne sait plus où donner de la joue, ça provoque des ratés, des vents et des bises forcées. Et ça empire quand entrent en scène des meufs d’outre-Loire.

 

Bière, bières, et rebières.

 

Ce genre de soirées où personne n’a rien à se dire, où l’on boit en espérant y gagner assez d’entrain pour envoyer paître tout le monde ou au moins trouver une conversation. Youpi, mais non, rien n’y fait, c’est une soirée molle, mais molle… Les intellectuels du pictorialisme des Beaux-arts ne font rien pour participer à la fête. Ils sont toujours dans des considérations inactuelles, des débats surannés dont ils s’estiment précurseurs. Putain, c’est vraiment une bande de branles-pavés. Je m’en vais leur dire. Je m’en vais provoquer leur créativité.

 

 

Je m’immisce dans une conversation entres petites putes, dont l’une se vante :

« _J’ai bu du sirop d’homme…

_ Tu t’es fait avoir : c’était du foutre. »

Qu’elles sont naïves, ces artistes contemporaines. Je m’éloigne, inutile de le préciser.

 

Durant les soirées bozarts, faut toujours surveiller sa bouteille. Un étudiant infiltré parmi eux m’affirme que les artistes des beaux-arts sont les plus raccrocs des étudiants, et les plus raccrocs des artistes. Je n’ai pas de bouteilles, mais cette révélation me pousse à aller faire des réserves en cuisine.

Il y a du deal dans l’air des fourneaux. Un mec qui croque un morceau de shit, et deux incisives restent plantées dans le morceau. Ca s’est passé aussi vite que je le dis. Juste je passe la porte, y a deux mecs dont un avec un billet à la main et l’autre avec du shit dans les dents et les sourcils froncés comme quand on force. Et « TOC », le mec au shit met sa main devant sa bouche, l’autre demande ce qu’il se passe, regarde le shit et éclate de rire. Le premier l’a mauvaise, il extirpe ses dents du morceau, je prends trois bières dans le frigo, l’édenté tente une réinsertion des chicots, l’autre part annoncer la péripétie, je lui emboîte le pas. Voir ailleurs.

 

« 

 

En attendant pour elle un meilleur refuge et pour me libérer les mains, je bloque ma crotte de nez dans le coin de mes lèvres. La redondante mouvance empêchera tout séchage, et la proximité buccale humide maintiendra la consistance en place jusqu’à un lieu de stockage plus adéquat: celui-là n’est pas du genre à abandonner ses résidus sous un canapé ou un lavabo, comme l’impose la tradition dans la région.

 

Je drague : « _Vous êtes belle mademoiselle.

_ Et bien pas vous.

_Ouais, c’est vrai, mais je m’en fous, j’ai de l’humour. Et ça tiendra plus longtemps que vous et vos seins. Profitez bien de vos seins, ils ont hâte de toucher le sol. Et ça n’est pas mes mains qui les en empêcheront. Grosse pute. » J’ai dragué. Sans succès.

 

Vu d’au dessus, la plupart des seins penchés en avant mais soutenus ont l’air gros. Je ne sais pas si cette remarque est scientifique, mais je suis certain qu’elle est objective.

 

Cet enfoiré d’alcool de merde fait débiter à mon interlocuteur un flot d’affirmations qui ne laisse aucune place à mes réponses. Egoïsme bilatéral. Il n’y a guère que sa logorrhée qui pense aux autres, en ramenant sans cesse de nouvelles idées qui bousculent celles en cours de prononciation, les coupent, et se font elles-mêmes couper par les suivantes. Quantités, quantités astronomiques de phrases qualitativement vides. In vino véritas. Quelle véritas? Celle de l’orateur est peu discutable: il préfère le PSG à Marseille, les block-busters aux films en noir et blanc, la VF à la VO, M6 à TF1, les discrets aux exubérants. Je ne peux qu’acquiescer. Je ne voudrais pas lui imposer des préférences. C’est pourtant ce que lui fait en m’obligeant à le préférer à cette demoiselle qui me regarde de loin. A m’imposer sa présence, je me sens dans mon droit en lui retirant la mienne. Un mot d’explication de mon attitude lui sera incompréhensible s’il ne lui trouve pas de rapport avec son monologue. J’ai tout de même la politesse d’attendre la fin de sa phrase. « Bonsoir Mademoiselle, vous allez bien ? ».

 

Certes, faire des blagues sur des trucs d’initiées (exemple: les calques sur Photoshop), c’est courageux, mais totalement décrédibilisant hors d’un contexte de connaisseurs. Et dans une soirée d’entres autres ivresses cannabiques, il est fort risqué de sortir une phrase qui ne méritant pas forcement une réponse: ceci s’appelle chercher le vent.

 

Le chat est un animal vif, malheureusement, ce soir, moins que le jet de l’alcoolique qui se tenait à ses côtés. Ca me fait marrer, c’est très théâtral.

 

« Peut-être es-tu bavarde, mais tu ne veux pas le dire ? Ou alors tu es conne ? Ou tu as une voix désagréable ? Tu n’as rien à dire ? Tu pues du bec ? » Mes mots n’ont pas fait sortir les siens.

 

C’est chacun son verre, chacun sa cuite, chacun son trip et chacun sa bière. C’est tous ensemble, mais chacun marche pour son propre éthylisme.

 

Il claque des doigts, espérant sans trop y croire l’intervention d’un miracle. Effectivement, rien ne se produit, et il devra forcement se lever pour obtenir un verre à boire. Pour qui il s’est prit ?

 

Et voilà, c’est partit. Il en a suffit d’un qui explique sa manière pour rouler ses toss, pour que tous énoncent la leur, l’un après l’autre, dans l’ordre du plus rapide à intervenir dès que l’un a finit. Personne ne prête guère attention au choix de chacun, mais chaque orateur est convaincu qu’en annonçant la sienne, ils vont créer une révolution dans le roulage, et que tous les auditeurs vont adhérer à leur paroisse. Au bout du compte, rien n’a changé, tous roulent à leur manière, et cette conversation n’a jamais existée lorsque les premiers toss vont tourner. Personne ne remarquera les changements que chaque technique occasionne, ni que c’est le joint qu’ils ont roulé qui leur ai revenu en main. Il en est ainsi sur grand nombre de sujets discutés par cette jeunesse.

Il aspire la fumée, pose le bang, recrache, s’allonge essoufflé, ferme les yeux, la bouche encore fumante à chaque fin d’expiration.

 

L’enfoiré ne m’aide pas. La cuisse de sa copine est plus importante aux yeux de sa main que ma galère pour poser le cendrier dans la jungle de verre. La place libre était pourtant juste devant son genou. Enfoiré.

 

J’m’accroche à mon cerveau pour éviter de partir en couille.

J’m’accroche à mon cerveau pour éviter qu’il parte en couille.

Je m’accroche à ma bière pour éviter qu’on me la tape.

 

Cette meuf a beaucoup de diplômes, mais elle doit être un peu con pour ne pas se rendre compte que son petit copain est gay. Même moi je l’ai remarqué. Et pourtant, je ne suis pas de ce genre.

 

Etat alcoolique, sensation de dispersion entre les jambes et le cerveau.

Je suis saoul et j’affirme bien après d’autres : l’alcool rapproche, même pour un court moment, l’alcool rapproche et ça suffit. Il créé des hausses de voix, des syllogismes, mais il réunit et ça suffit.

 

« Je ne peins pas ivre, mais il me faut l’être pour l’expliquer. » Et le mec n’explique rien de clair. Il se ridiculise. Moi, je ne le connais pas, ce type, mais je sens de la perte de crédibilité pour ses intimes.

«  Les beaux-arts perdurent à l’aide de gros sacs de poudre prêts à être jetés sur des étudiants paresseux. » C’est ce qu’affirme un ancien élève, renvoyé, à ceux encore inscrits. Ceux-là disent que non, avec des arguments de souillons.

 

Une meuf interrompe notre conversation de couilles pour ne rien dire d’intéressant. Dans le milieu, on appelle ça un « interlude oestrogène. »

 

Il en est de certaines personnes dont l’approximation de l’âge peut s’étaler d’une génération à l’autre. Des cas extrêmes peuvent faire surgir des visages qui pourraient autant sortir fraîchement de la puberté qu’approcher sereinement de la ménopause.

 

 

Il y a des soirs où l’envie d’être atroce est la plus forte.

Le besoin d’être con.

Ce soir est ce soir, pour moi.

Etre entouré d’incompétents ne va pas pour favoriser la détente.

 

A une pissousse qui a l’air prude :

« _Est-ce que les femmes aux petits seins aiment se les faire lécher ?

_Les mecs aux petites bites ont aussi des envies de se faire sucer, non ?

_Ouais, je pense…enfin, si… c’est vrai.

_Pauvre con, va.

_C’est toi la pute. Comme ta mère.

_Connard, ma mère est morte.

_ Et alors ? Keske ça empêche ? Un trou qui pue reste un trou qui pue. »

 

C’en est trop. Les artistes en herbe en ont assez. Ma provocation n’a aucune vertu créatrice pour eux. En plus, je suis un intrus. Je n’ai jamais peint de filles à poil.

« Bande de Jean-foutre » que je leur dis. Et je me replonge dans leur alcool. Ca, ça les énerve, qu’un gêneur taxe leurs boissons. Si encore je ne faisais que de les prendre pour des cons, ça passerait, mais on ne touche pas à l’alcool des artistes.

 

Vers ce qui ressemble à leur fin de soirée, je suis toujours le seul à ouvrir ma gueule. Sans réponse. Les autres convives me regardent différemment lorsqu’ils ne cherchent pas simplement à m’éviter. Moi, je les cherche, ces tanches :

« _Hé, p’tite tepu, pourquoi tu me regardes pas quand je te cause ?

_Oh, tu ne la traites pas de pute, hein, c’est ma copine.

_C’est ta copine ? Pardon, je savais pas…tu la fais rouler ?

_Quoi ?

_Tu la fais tourner, par roulement ?

_Espèce de connard, tu mériterais que je te casse la gueule !

_Bah Vazy ! Fracture moi mes chicots.

_Je suis non-violent.

_Ahhhhhh, l’excuse de crevard. »

Je me permets un tel langage pour deux raisons, trois mêmes : L’alcool, l’apparente faible densité de muscle chez mon opposant, et parce que lui et ses collègues sont des pierres dans l’océan de l’art. Incapable de rester à n’importe quelle surface. Ca n’a rien à voir, mais ça me rassure dans ma vulgarité.

« Les gens des Bozarts sont des lécheurs de ronds. Avec leurs diplômes, ils vont sucer des kilomètres de culs. »

Top. Point Break. Je me fais prendre par les tissus, par plusieurs mains.

Je me fais jeter dehors. Comme un malpropre. Je ne pouvais rêver meilleure sortie. Ils n’ont même pas profité de mon infériorité numérique pour me coller des patates. Bande de mauviettes.

En cadeau d’adieu, la bière me conseille de leur laisser un étron devant la porte.

La vengeance est un plat qui se pose chaud.

Mon forfait exécuté, je me fonds dans la nuit.

J’en rigole encore.

 

Je mange du porc et manque de m’étouffer en rigolant trop fort.

 

(Au moins une nuit)

Et encore du porc. Je rigole encore, mais moins, j’ai mal au ventre. Je crois que j’ai avalé de la chevrotine.

Finis-en avec ta salive avant de recracher la fumée du toss: ravale ou recrache, mais ait la gueule nette. » La personne a qui je dis ça me regarde comme si je venais de l’insulter. Alors que c’était qu’un conseil.
Par déserteur
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Lundi 25 janvier 2010 1 25 /01 /Jan /2010 12:08

Première partie : La Ronge.

 

 

 

Première saison

 

 

 

Des taches de sang commencent à sécher sur mon bras. Pas de quoi justifier une hémorragie, certes, mais juste assez pour le voir. Il doit appartenir au père, le mien, qui s’est sans doute blessé par excès de zèle. Il faut toujours qu’il en fasse plus que nécessaire, c’est dans sa nature.

Il n’y a pourtant pas grand chose à transporter. Un matelas, une table, deux chaises et deux cartons d’une vingtaine de kilos chacun.

Il a dû s’écorcher tout à l’heure, et il m’en a mit dessus lorsqu’il m’a convaincu par le geste de lui laisser le dernier carton. Dans une autre vie, il devait être déménageur. Et plus costaud.

Je lui fais remarquer quand je le revois.

« - heu, P’pa, tu t’es pas ouvert la main, là ?

-Ouais, (il constate), une égratignure, comment tu sais?

- Tu m’en as mis dessus…

- T’aurais préféré te blesser à ma place? Bon, allez, on est partit, là, tout est bouclé dans la caisse.

-Deux secondes, j’ai oublié un truc…

-Magnes-toi quand même, je démarre ».

 

Je retourne dans la maison, monte les escaliers, emprunte une dernière fois le lavabo familiale pour effacer la souillure. Puis je passe dans ma future-ex-chambre récupérer deux livres et me dirige vers la voiture.

M’y attendent, le père et Max, un ami qui a insisté pour nous aider. Sympa de sa part, même si nous n’avons plus de place pour lui dans l’automobile familiale. « - C’est pas grave, je vais prendre ma mobylette. On se rejoint là-bas. -OK. » Il est vraiment cool comme mec, Max.

 

Les portes de la Renault claquent, le frein à main se desserre, le moteur cale, repart et nous emporte à travers mon futur-ex-patelin, celui que je quitte pour une ville un peu plus grosse, une ville un peu plus à même de me fournir un bon début de vie : Loriangeles. J’espère.

On passe devant la mairie moche, croise des autochtones Keriodejaneirois qui n’ont jamais franchit la frontière de la commune… Ma gueule, je ne finirais pas comme eux. Rester toute sa vie dans ce genre de patelin est la meilleure solution pour finir rongé, alcoolique ou extrémiste. Pour être poussé à grands coups de pompes vers la sortie. Ces mecs restent là parce qu’il n’y a pas de place pour eux ailleurs. C’est ce que leur ont dit leurs parents, et leurs grands-parents, eux aussi enracinés jusqu’à la glotte dans cette (fosse) commune.

 

Les fenêtres ouvertes, le matelas prenant le vent sur le toit, l’air est bon bien qu’oxydé en cette fin d’été.

 

Ca y est, nous venons de dépasser le panneau signalant l’entrée (ou la sortie) de Keriodejaneire, la vie est belle, je ne suis plus d’ici. Je n’ai jamais été aussi peu paysan de toute ma vie. Je suis presque un autre. Je suis indépendant. Libre. Je m’élance au-dessus du vide, je vole de mes propres ailes de location, après un faux départ, celui-là sera le bon.

J’ai sentis que le père a le même sentiment, qu’il perd son fils pour de vrai, pour la dernière fois. Nous avons tous raison et nous y roulons.

 

Traversée d’une parcelle de campagne, d’un bout de zone industrielle, direction la voie express.

Embouteillée, une fois de plus. Le père aurait dû s’en douter, c’est toujours la même chose, ici : soit il n’y a absolument personne, soit il y a plus de dix voitures et c’est le bouchon. On finit toujours par en sortir, avec un temps d’attente nous énervant, mais qui aurait ravi n’importe quel automobiliste parisien.

 

Direction « Loriangeles », pénétrante, passer sous trois ponts. Limitation à soixante-dix kilomètres/ heure, nez de sous-marin porté en triomphe aux abords d’un rond-point où un bunker a trôné pendant quarante-cinq ans. Direction « Port de pêche » limitation à cinquante, rond-point, école d’art sur la gauche, feux rouge.

Voilà. A la perpendiculaire de ce feu se déroule l’avenue qui cache mon adresse. « La perrière ». Longeons-là au vert. Vert. Longeons.

Sur la droite, vingt mètres plus loin, encastrant l’un des nombreux bars de cette rue vouée aux prolétaires, un bâtiment. Moche, le bâtiment, c’est à dire construit après la guerre. Comme 80% du béton local. Mais celui-là est le mien. Mon bout de béton dégueulasse contenant mes quinze mètres carré de liberté.

Le père gare la caisse devant le bar, les habitués de celui-ci regardent en notre direction sans reconnaître des têtes d’alcooliques connus de leur zinc. Effectivement, nous n’allons pas nous saouler en leur compagnie, pas tout de suite du moins.

Je lève les yeux pour repérer ma fenêtre. Verticalement et par étage, au trois quart de l’immeuble. La porte d’entrée du bâtiment est bleue et entr’ouverte, d’ailleurs, elle ne se décapsule pas entièrement, elle se bloque avant. Est-ce de la faute du bois, des gonds, du ciment qui gonflent, ou un choc antérieur, ou une tare architecturale? ‘Bats les couilles, mon mobilier et nous passerons notre chemin à travers ce que l’ouverture nous laissera.

Ca sent pas la rose dans l’entrée.

Le couloir est jonché de détritus en sacs ou individuels, de prospectus, de vieux tissus, de bouteilles vides. Les escaliers en brut de ciment ne donnent pas non plus envie d’être montés. S’y accrochent des toiles d’araignées vierges de bestioles, de la poussière en coin de marches, des taches de toutes sortes, sèches, grasses, collantes, contemporaines ou natives, et plus haut, à l’intermède plat entres les marches menant au premier étage, un cimetière de mouches vertes. Les raisons précises de leur mort m’échappent. Avec un environnement pareil, ces bestioles devraient vivre au moins aussi longtemps que leurs colocataires humains. On s’adapte moins bien dans la merde qu’elles. Cette nécropole a un je-ne-sais-quoi de fascinant. Il apparaît à nos tronches en même temps qu’une odeur de mauvais vin. Mais alors que le « nécro-insectarium » a des limites visibles, l’odeur d’alcool s’installe massivement dans les sinus, au point qu’on se demande comment on ne l’a pas sentit avant… sûrement grâce aux poubelles qui cachaient la surprise olfactive.

Sur le palier du premier étage, à notre passage, derrière la porte usée et taggée de l’appartement, du verre tombe à terre et se brise. S’en suit une série de jurons surannés émise par une voix masculine et rabotée, sur laquelle nous ne nous attardons pas. Les marches suivantes sont moins sales, mais beaucoup plus poussiéreuses. Elles mènent à mon palier, avec mes toilettes et ma porte.

Je fourre la clé dans la serrure, tourne, attends et entends le « clic », pousse, pousse encore un peu plus fort, mais la porte ne bouge pas d’un centimètre. Je recommence, sans plus de succès. Max, qui me regarde commencer à me galérer, passe devant le père en s’excusant, me prie de le laisser faire, tourne la poignée centrale comme je le faisais, en ajoutant un coup sec d’épaule gauche. Dans un grincement ridicule, la porte s’ouvre. Nous nous y engouffrons.

Voilà mon chez moi: une fenêtre, un lavabo douche, du lino au sol et pas d’autre porte. Ca sera toujours ça de moins à défoncer. Odeur de renfermé à laquelle il va falloir s’habituer. Vu son aisance dans les lieux, elle aura plus vite fait de se débarrasser de moi que l’inverse. Cette odeur en a vu, des locataires, elle a résisté à toutes sortes d’attaques, encens, bougies, transpirations, grand air… mais rien y a fait, elle est comprise dans le bail, au même titre que les murs imbibés de flotte et la porte peu docile.

 

La visite des lieux est rapide, suscite peu de commentaires enjoués. La vue sur l’extérieure est égale aux trois quart de celles disponibles sur Loriangeles: du bitume, du béton toujours posé en vrac, une voiture qui passe et un arsouille qui voudrait passer aussi, mais qui stagne là, sans doute depuis longtemps.

 

Nous redescendons à la voiture, montons rapidement les affaires, les disposons sommairement dans la pièce. La tache terminée, le père m’embrasse chaleureusement, avant de partir, me laissant en tête à tête avec Max.

 

Mais qui est Max, au fait?

Avant tout, c’est un excellent pote. Nous nous connaissons depuis que sa mère a emménagé dans le même quartier que mes parents. Avant, il était dans le sud. Quel sud? Je sais pas trop en fait. Il ne parle jamais de son passé, c’est tabou. Et puis, qu’il vienne du sud de l’Angleterre, du sud de la Bretagne, du sud de la France, du sud du Maroc, ou du sud de l’Afrique du Sud, ça changerait pas Max. Ni sa vie.

Il parle pas de son passé, mais sa mère en parle au voisinage, et mes parents me parlent. Je connais donc son passé. Il sait que je le sais, je peux donc en parler. Mais pas à lui, pas en sa présence, et comme il n’est pas dans ma tête…

En fait, à la base, dans son sud, ses parents étaient à la tête d’une exploitation de citrons. Des citrons jaunes, je crois. Et son père, avant ça, c’était un camé. Il s’en était sortit, finalement, mais ça restait un ex-camé. Par pistons quelconques, on lui a donc proposé de s’occuper de citrons, et apparemment, c’est ça qui l’aurait fait replonger. Comme la madeleine de Proust, le tout petit truc qui fait réminiscence. Le contact avec l’agrume, le souvenir de l’aiguille s’y désinfectant, tout le rituel, le bad trip flash back. Le garrot à nouveau dès la fin du tea time. Mais le gars, il le cachait à sa femme. Il faisait semblant de prendre ses médocs de substitution alors qu’il se shootait à l’héroïne. Evidemment, au bout d’un moment, la ronge était flagrante et la femme l’a grillé. En fait, elle a surtout grillé que son toxicomane de mari vidait ses gélules dans les plats du gosse. Elle l’a mal pris et Max aussi. Du coup, elle est partit avec Max sous le bras, en direction du nord, et ils se sont arrêtés à Keriodejaneire. C’est vrai qu’au début, quand il venait d’arriver dans le lotissement, il était un peu bizarre, Max, mais bon, quand tu es gosse, tu fais pas trop gaffe. C’est avec le recul. En grandissant, le Max, il a reprit goût à la drogue qu’on lui avait jadis infligé. Il a replongé dedans, donc. Plus que moi et avec des produits plus chimiques. Mais il se porte bien, il a l’air moins maladif que ma pauvre carcasse. En plus, il est sympa, dévoué, compréhensif. Toujours. Les rares fois où il est chiant, c’est quand il a le sang clair. C’est extrêmement rare. Physiquement, il est sportif, grand et musclé, du type « armoire à glace ». Mais seulement de l’extérieur: si une poignée permettait d’en voir le contenu, on se rendrait compte que c’est en fait une véritable armoire à pharmacie. Chargée comme un vieux. Il supporte bien la dose, tant mieux pour lui. C’est Max. Par contre, il ne boit pas d’alcool, jamais. Il dit qu’il ne veut pas engraisser l’Etat. Il a une mobylette trafiquée malgré ses 22 ans, et malgré sa carrure. « Un crapaud sur une boite d’allumettes », comme on dit. Voilà, c’est Max. Il est au chômage. Et il le vit bien.

Je savais que ça serait lui le premier collègue à venir visiter ma piaule.

 

Ca fait déjà quelques temps que j’ai annoncé à mes collègues que je me barre de chez mes parents. Le retour que j’ai effectué chez eux était provisoire, aucune chance qu’il ne se prolonge. J’ai cherché des chambres à louer sur Loriangeles, j’en ai trouvé pas mal, mais celle-là est la moins chère. Ca fait une semaine que je sais que c’est ici mon futur chez moi, tout le monde est déjà au courant. La vie commence réellement. « Liberté », quel est ton nom? Quelle est l’odeur de ta chair ?

 

Je vais ouvrir la fenêtre pour aérer. Le vieil arsouille de tout à l’heure est finalement passé.

Max est assit sur la chaise, en face de moi maintenant, il scrute les moindres détails du plafond, cherchant l’erreur, l’hypothétique recoin propre. Il ne semble pas le trouver, l’ensemble n’est que jaune, décrépi et gorgé d’eau. Sa tête fait satellite au-dessus de ses épaules, tournant plus ou moins lentement selon l’objectif visé. S’il n’avait pas ses yeux pour l’excuser, on pourrait croire que son crâne veut atterrir entre ses omoplates, mais c’est sans compter sur son cou, qui l’en empêche, un peu comme le cliché cartoonesque de la main de la marmule posée sur le front du nain, ce dernier espérant frapper, mais que la moindre longueur de bras empêche. Le nain frappe le vide et le balèze se lustre les ongles de sa main libre. La tête de Max n’en place pas une sur ses épaules, et ses omoplates se lustrent le cartilage. La tête de Max tangue pour aider ses yeux à voir plus aux alentours, mais il ne tombe que sur du déjà-vu à côté. Et oui, encore du sale.

Et sa tête ne se posera pas sur ses épaules tant qu’il gardera son cou.

 

J’ai soif. Je décide d’aller chercher un pack de bière à l’alimentation générale du coin. Max dit qu’il a la flem’.

Je quitte la pièce, ferme la porte qui claque d’elle-même (courant d’air). Je descend les premiers escaliers et entends les gonds du voisin d’en dessous grincer. Un homme d’une cinquantaine d’année se tient contre eux et présume de mon arrivée. Une odeur de tabac brun se mêle à celle du pinard. Deux marches avant que je n’arrive à sa hauteur, il entame :

« _ C’est vous le nouveau voisin d’au-dessus ?

_Oui, bonjour.

_ Ouais, et bah faudra pas m’prendre pour un con, parce que des petits jeunes dans ton genre, j’en vois huit par an emménager ici.

_ Je vous inviterais à l’apéro prochainement si vous voulez…

_ Ouais, bah, tentes pas de m’enculer, ça va chier pour ton matricule.

_Bonne journée monsieur, ravi d’avoir fait votre connaissance. »

Il quitte le couloir quand je suis encore dans l’escalier. Je poursuis.

Je vois le rez et la porte d’entrée.

Zaw. Me voici dans ma rue, le nouveau chez moi de mes semelles. Ces rues, je vais bientôt les connaître par cœur, ce qui s’y passe, à quelle heure, avec qui, mais pour l’instant c’est quasiment l’inconnu. Je connais tout de même bien cette ville, mais concernant ses quartiers particuliers, c’est autre chose. Je vais marcher des kilomètres dans ces rues, marcher, marcher, et un jour, chaque centimètre carré de bitume sera mis à nu par l’habitude. Ce jour-là, je partirais.

 

Je rentre dans l’alimentation générale du bout de la rue. Vingt mètres carrés de bonheur voué aux trente glorieuses, perchés à cette époque, et combinés à une densité de denrées avoisinant les dernières heures des épiceries communistes. De la poussière pour combler les espaces vides. Pas de rayon, pas de caméra, seulement un comptoir assez long pour former un bel angle. Derrière lui, les produits chers, couches, lessive. Des étagères accrochées au mur, sur 360 degrés, et au milieu de tout ça, comme une sorte de rond-point, le produit vedette. Une haute pile de packs de Kro. J’en prends un et me dirige vers la tenancière, qui trône derrière ses coudes. Un genre de très vieille fille, repoussante à souhaits, qui entretient des murmures avec un alcoolique ne semblant pas sur la même longueur d’onde. La vieille fille tend sa vieille main à mon approche, le poivrot me scrute des semelles au nez, mais ne semble pas entrain à porter des conclusions sur ma personne. Je paye, m’éloigne et laisse un « au revoir » qui s’échoue contre la pile de packs, ne me rendant -par conséquent- aucun retour. Normal.

Je me retrouve dans la rue, proie facile, avec mon pack encore vierge. Je fais dix mètres, vois quelqu’un qui me voit de l’autre côté de la route, il la traverse, s’approche et me demande poliment si je peux le dépanner d’une bière. C’est un punk pas frais, de petite taille, la crête molle, avec des faux airs de José Garcia. Je lui en donne deux. A Loriangeles, les punks sont des personnes toujours prêtes à rendre service, et souvent ce sont eux la dernière station où l’on peut trouver du shit, avant de se résoudre à ce que se soit la pénurie générale. Les punks ont les dents jaunes, mais un cœur encore plus rayonnant. Et ils ne sont jamais en retard d’une réplique cinglante. Vulgaire souvent, méchante parfois, et toujours étonnamment drôle et réfléchie pour des cerveaux aussi malmenés. L’ascenseur mérite de leur être copieusement renvoyé. Du moins jusqu’à ce que l’un d’eux me plante.

Ses petites mains attrapent les bouteilles, il me dit merci et me tend le joint qui prenait la salive dans sa bouche quatre secondes auparavant. Je lui retourne la grâce. Il me répond « salut ». Je le lui renvoie itou.

Rien ne se signale plus entre cette portion de trottoir et la porte de mon appartement. Mon pack défloré suscite forcement moins la convoitise des arsouilles qui le croisent dans mes bras.

Je retrouve Max, qui serre les dents. Il refuse la bière proposée et va boire au robinet. Réaction habituelle. Son portable sonne, il s’essuie vite fait les mains sur son T-shirt, regarde le nom inscrit sur l’écran, sourit et «décroche » en appuyant sur un bouton : « WeyWey, Manuel… Bien ? … Bah là, dans le nouveau taudis de l’autre là,… Ouais, bof… Je pense que oui. OK, à tout de suite. Y a Manuel qui arrive. »

Je lui fais remarquer que je m’en doutais, et lui fais part de ma joie. « C’est cool ».

Manu, c’est un pote de collège. Il veut travailler dans les hôpitaux autour du monde et fait les études censées y mener. Il est en pharma, ou en infirmier, ou un truc du genre. Il raconte de ces trucs, sur ce qu’il voit durant ses stages… assez hardcore la vieillesse et la folie, la ronge et la perche… mais bon, il le prend bien et il nous ramène de ces mots... prolapsus, fécalum, crête iliaque, gonocoque… Il fait des poèmes avec ça, dans ses heures à perdre. C’est Manuel. Un chic type, malgré la présence compacte de vice dans sa raison. Il a le Shétan à fleur de peau. Heureusement pour lui, il a un épiderme de beau gosse. Ca aide pour les coups de pute. J’exagère.

Donc Manuel va arriver. C’est bien. Lui, boit de la bière. Et puis, à trois, on a plus de chance de savoir ce qu’on va faire ce soir. L’été indien est avec nous.

« _ Non, l’été indien, c’est plus vers septembre octobre, me dit Max.

_ Ouais, c’est bientôt. On est plus proche de l’été indien que de Noël…

_Tu n’as de toutes façons pas à évoquer Noël maintenant…

_Ah bon ? Y a des périodes où on a pas le droit de parler de Noël ? D’accord. Je ferme ma gueule, je roule un joint et je m’y concentre, parce que cette conversation n’a nul autre but que la négativité. Mais avant, je vais boire deux gorgées de bière, ce nectar réservé aux gens qui s’y connaissent en vie humaine.

_Mon cul, ouais…

_Glou et glou. Huuum, c’était bon. Je suis vraiment un mec cool, avec ma Kro. Et pour être encore plus cool, je roule. »

Ca le fait sourire. Moi aussi. Passons à autre chose. Rolling for ronging.

 

La loi est stricte dans ce pays. Elle interdit l’expression de certaines connivences avec certains stupéfiants. Je m’en vais donc rouler un joint d’alcool.

Sortie du trio gagnant, à savoir, sur la première marche, la feuille, puis le tabac, puis l’alcool. Bien sûr, ils sont interdépendants et leur place est plus symbolique de l’aléatoire cérébral que d’un réel classement, car sans le premier, le second n’aurait pas de sens, pareil pour le troisième et pour tous les uns par rapport aux autres. Ils sont tous là pour ne former qu’un. On prend l’histoire à l’envers, on distribue les médailles avant l’effort, et l’effort avant les substances dopantes. Ca va finir dans l’essoufflement.

Tous trois sur la table, se procurer les annexes, les outsiders indispensables lorsqu’ils sont là, mais qu’on aurait quand même fait sans : le boîtier de cédé (éviter les plastiques si on râpe l’alcool dessus, il peut casser), la râpe (ou le cutter), le feu, le centimètre fois trois de papier bristol, le filtre vierge de la Camel, les doigts ni trop secs, ni trop moites et parés à la dextérité, des conditions extérieures que vous savez maîtriser. Pour savoir si vous pouvez rouler sans crainte, fiez-vous aux différentes qualifications que vous avez obtenu depuis votre première expérience de roulage, toutes vos médailles de mérites, comme rouler par vent fort, rouler dans le noir, rouler saoul, rouler dans une voiture roulante, rouler dans la foule, rouler dans un contexte hostile ( diplôme aussi appelé « S.C.R.E.D », soit Salle de classe, Commissariat, Rue exposée, Eglise, Déplacement familiaux), rouler en marchant, rouler avec des gants, rouler en conduisant ( déconseillé par la sécurité routière), rouler le temps d’une pêche dans les toilettes, rouler en tenant une conversation, rouler sous la pluie, sous la neige, sous la chute d’objets divers, , rouler sur des échasses (rares sont les occas’ en Bretagne), rouler allongé, rouler sur un pied, rouler en suivant un film sous-titré et bavard, rouler en fumant, rouler en se faisant sucer, rouler lorsqu’un inconnu va me griller et j’entends déjà ses pas, rouler à la plage, rouler sur un bateau, rouler sur le dos d’un mec saoul, rouler en chantant dans le rythme, rouler avec des feuilles de grand-père, rouler en tandem (une main chacun, dur), rouler pendu par les pieds… Le secteur tossal offre de nombreux débouchés tout en bouchant les artères de l’étudiant assidu. Revenons à notre roulage basique, sans difficultés particulières, celui qui m’attend…Mon unique porte se fait toquer de l’extérieur. Pas méfiant, je gueule « ouais », elle se fait pousser, mais résiste. Max se lève, se dirige vers elle, empoigne la poignée et tire vers lui, comme la première fois, d’un geste net et précis. Nabiz apparaît. Avec Max, ils se tapent les poings en claquant le pouce et le médius. Dans notre groupe, ça équivaut à un serrage de main : ça sert à dire bonjour. A mon tour. Lorsque les claquements sont synchronisés, ça veut dire qu’on est en phase. Enfin, c’est ce que je me dis.

 

Nabiz s’assoit sur le matelas, et voit que je roule un toss. Il me demande ce que j’ai à mettre dedans. « Bah… du shit ». Il se contorsionne sur le matelas pour fouiller dans son slip. « Tiens, t’as qu’à rajouter ça », et il me jette un sachet qui tombe sur la table et renverse ma préparation tossale. « Putain » suivi de « c’est pas grave ». Je rassemble le tabac éparpillé autour de la feuille et enfourne mon nez dans son sachet. « Ca va, elle sent bon. C’est pas de la locale ça. Bien cristallisée, bien compacte. Chère ? »

Nabiz fait une petite moue, « ouais, pratiquement dix euros le gramme.

_Ah quand même.

_Mais elle claque bien.

_A ce prix là, c’est la moindre des politesses. »

Effectivement, en regardant plus attentivement ses yeux, je remarque la couche huileuse et la dilatation de ses vaisseaux sanguins oculaires.

Je colle mes doigts dans le sachet, arrache une petite tête que je pose sur la table. Le sachet refermé est rendu à son propriétaire, par la voie d’un jet qui atterrit sur son nez. Max s’exclame alors : « Attends, montre-moi la weed, stoplait. »

Nabiz récupère son dut entre ses jambes et le balance à Max, qui le rate. Celui-ci se penche sur sa chaise et le récupère au sol. « C’est d’la quoi ? _White Widow._ C’est vrai, putain, elle sent bon ». Max sort ses doigts du sachet, le zippe et les renifle longuement. Avec l’autre main, il jette le sachet à son exposant, qui le prend dans l’épaule. « Vous avez les mains molles, les gars, il va falloir faire quelque chose… Kesk’on fout ce soir ? »

Max et moi, nous nous regardons, on regarde Nabiz et on lui dit qu’on sait pas encore. Je rajoute qu’on peut toujours attendre Manu avant de prendre une décision. Nabiz dit qu’ « il y a sûrement du monde sur la plage. On va acheter à tizer et on va faire un tour ? Je veux bien prendre ma caisse. » « OK » général.

« On fume le toss et on y va ». « On attend Manu quand même » rajoute Max.

Je file une binouze à Nabiz et j’allume le joint tout juste roulé.

La poignée se tourne par surprise, manque de s’ouvrir sous une première pression, mais cède à la seconde. C’est Manu. « Salut les cons, alors festifs ? Tu devrais graisser ta porte. Alors… (il tourne sur lui-même) Alors c’est ce taudis que tu appelleras désormais « chez moi » ? Ouais, bof. »

Ca claque 3X2 fois les doigts et il va se poser à côté de Nabiz sur le matelas, après lui avoir prié de se « pousser un cul ».

 

« _Ca te dis la plage ?

_Putain, c’est d’ la ganja que tu fumes ?

_C’est celle de Nabiz. Alors, ça te dit la plage ?

_Ouais mais faut acheter à boire. Max, tu me prêtes de la maille pour que je pécho de la Zub ?

_Comptes là-dessus. Si c’est pour acheter ta merde, je préfère garder mon fric pour me payer la mienne.

_Ouais, mais tu me dois sept euros de l’autre fois…Mac Ro.

_Exact. Dans ce cas, oui, je vais te payer ta merde.

_Merci Max, les bons comptes…

_Ouais. »

 

Le toss tourne, les yeux encore frais s’alourdissent au passage de la Hollande dans le sang. Quand il a fait un tour –le joint-, il me reste « le cul de la vieille », le carton qui se consume. « On est partit ? » Comme un seul défoncé, on se lève, on finit nos bières, on prend nos affaires nécessaires, et on se casse.

« Faut qu’on passe au Supergrand ».

Donc, on passe au Supergrand, le complexe de grande consommation, qui est sur le point de fermer. En passant, on dit au vigile qu’on se magne, qu’on sait déjà ce qu’on va prendre, et on trace. Le rayon alcool est une fois de plus au fond du magasin. On traverse les rayons au pas de course. Et Manu a un éclair de génie :  « Hé, mais faut qu’on bouffe aussi . _Y aura des merguez là-bas. _Ché pas. _Mais si. »

Une valise de Kro. Une bouteille de vodka. « Y aura pas assez », s’inquiète déjà Manu, qui embarque une bouteille de Get au passage. « Là, c’est bon » est sa conclusion.

Nous nous approchons des caisses, comme nous le conseille les haut-parleurs.

Une jeune fille sans doute étudiante est assise face à son détecteur de code-barres.

« _Bonsoir »

« _Bonsoir »

« _ Bonsoir »

« _ Bonsoir »

«_ … »

Nabiz ne dit rien. Il préfère économiser un « bonsoir » plutôt que de rajouter une couche inutile de politesse à cette meuf qui sourit mais qui nous maudit sans doute dans sa tête.

A l’annonce des résultats, du prix de notre cuite, chacun fouille dans sa poche et file sa maille à Max, qui recompte et paye la caissière. On fourre nos provisions dans les sacs plastiques, on nous rend la monnaie et avant de tourner le dos : « _Au revoir. _Bon courage. _ … _Bonne soirée._ Au revoir. »

Au moins, ce soir, on est sûr d’être sec. Raisin sec.

Max prévient « _hey, je paye pour Manu, mais sinon, c’est pas la fête.

_On verra ça quand on sera saoul.

_Ouais, mon cul. »

On traverse la galerie marchande, les vitrines laissent tomber leurs rideaux de fer sur nos pas.

Parking, Nabiz ouvre la porte de sa 4L –trompe-la-mort, on monte à notre tour et on prend la route de Larmere-Plages. Nabiz se demande à haute voix si il n’est pas un peu trop tôt. Max lui dit qu’on verra, qu’on aura qu’à préparer un feu en attendant la liesse. Du tac o tac, Nabiz répond qu’il n’a pas envie de se faire chier à casser du bois et à faire une belle flamme. Le feu, ça attire les bestioles et les arsouilles. Il n’a pas tout à fait tord. Et en plus, le lendemain, tes fringues puent la fumée. Le feu, c’est la merde.

« Bah, t’auras qu’à rester dans ta caisse. » L’incident est clos. Nabiz va devoir faire des concessions.

Après un quart d’heure de route côtière, on arrive au « P’tit Pé », une petite crique de cinquante mètres de long, bordée de rochers. Dans mon souvenir, on y accède par un petit escalier de béton. Y a deux trois caisses sur le parking et il fait encore jour. Peut-être pas pour longtemps, mais pour l’instant, si.

On sort la valise et les sachets plastiques du coffre, Manu me demande de lui « filer un pochon ». Je saute sur l’occasion : « Un pochon ? Le paysan veut un « pochon » ? Je croyais qu’il fallait habiter dans un patelin de moins de 400 habitants, pour appeler ça un « pochon ». Tiens, prends donc ce sachet plastique. » Je le lui tends, mais il le refuse : « Non, désolé, moi, je ne porte que des « pochons ». Va te faire mettre avec tes « sachets plastiques » de parisiens. Je vais voir où on peut trouver du bois. » Et il joint le geste à la parole.

Nous empruntons les marches qui descendent au sable, constatons la faible densité de population, et décidons d’un endroit à coloniser. « Là-bas ». Max désigne un endroit très précis. Nous nous y rendons. Il y a déjà un large et ancien foyer. La place est à l’abri du vent, en bout de plage, sous une falaise de béton haute comme trois hommes, dont un plus petit. On se pose. Distribution de bières. Max comble le vide de sa sobriété assumée en partant à son tour chercher du bois.

A peine on entame un conversation stérile, qu’un jeune –quinze ou seize ans- nous interrompt : « Salut les mecs. Vous avez pas un truc à vendre ? _Non. _Tant pis. Bonne soirée. » Et il s’éloigne, sous les regards de ses copains vers qui il rentre bredouille.

C’est à cette occasion que Nabiz me propose de la weed, comme la sienne, pour demain. « _Ouais, tu me prends 20 euros. Mais si c’est plus de 10 euros le gramme, laisse tomber. »

 

Je lui demande si il a du papier pour amorcer le feu en projet. « Dans ma voiture ». Il me passe ses clés et je lui laisse toute la responsabilité de notre empire éthylique. Sur le chemin, je vois Max, au loin, qui arrache un portail côtier, et Manu qui ramasse des branches. Je récupère les journaux inflammables dans le coffre, reprend le chemin, et retrouve Nabiz, qui vient de finir sa bière. La troisième. « Putain, tu cuves comme une vrai poche, toi. Tu vides deux binouzes le temps que j’aille au parking ! Ca va, t’as la santé », que je lui dis. Il me répond que c’est lui qui conduit, et qu’il vaut mieux qu’il boive tôt pour redevenir sobre en cas de départ. Ca se tient comme excuse.

J’arrache les pages du « France-West », que je chiffonne et jette dans le foyer. Il y a du bois qui n’a pas encore cramé dedans. Et Nabiz est assis sur une bûche. De la bonne braise en perspective.

Max et Manu reviennent, avec deux portails et du petit bois. Ils gerbent ça contre le mur. Manu s’excite :

« _Comment qu’on s’est fait griller ! Le vieux, il regardait Max par sa fenêtre, il le voyait dézinguer son portillon, et il bronchait pas.

_C’est malin. Si ça se trouve, il a appelé les flics, dit Nabiz.

_Non, il avait l’air végétatif. Vraiment, il ne bougeait pas, la tronche collée contre la vitre.

_Raison de plus. »

 

Le feu prend. Max excelle dans ce domaine. A l’aide d’un bâton, il positionne les flammèches vers le combustible, de manière à ce que tout flambe royalement. C’est tout un art, difficile à retranscrire.

 

Après avoir bu quelques bières, on en vient à se dire qu’on aurait peut-être dû prendre à manger… Dans l’immédiat, aucune solution ne pointe son nez. Alors on ouvre d’autres bières. Max avale un, deux cachets. Il a une petite bouteille d’eau dans la poche mais bredouille lorsqu’on lui demande qui lui a prescrit sa dose. Il nous traite de cons, mais c’est affectif.

Et puis, on rigole.

 

Une heure après notre arrivée, un groupe d’étudiants accompagné de saucisses s’approche de notre place. De notre point de vue, ce sont ces saucisses qui se font escorter par des gardes du corps peu hostiles. Ils demandent s’ils peuvent se poser, Manu, en guise de réponse, leur demande très sérieusement, mais avec le sourire, s’ils partageraient leurs mets. « Oui ». Alors oui. Vingt minutes plus tard, nous mangeons largement. Nos hôtes ont peu d’appétit. C’est tout à notre honneur. Alors on redouble d’alcool, et on leur offre une bière. Parce qu’on est poli et reconnaissant.

En quelques bouchées de morfales, le repas a disparu. Une fois les estomacs pleins, notre instinct s’intéresse moins aux importateurs de saucisses. C’est cruel, mais on ne va pas non plus leur dédier cette soirée. Ils nous ont nourrit, on leur offre le feu, on est quitte. Leur présence n’a plus d’intérêt pour nous, ils prennent de la place, maintenant. Nous ne leur avons pas fixé une limite de temps autour de notre feu. C’est pas grave. Je ne sais pas combien d’heures de lumière valent trois saucisses et une demi baguette. Tant pis. En toute logique, ils devraient être en droit de rester jusqu’à ce que la nourriture soit digérée. Faudrait demander à un avocat. Il n’y en a pas sous la main ? Alors buvons et oublions.

 

Une fille passe. Elle porte un pull qui vomit outrageusement son col sur les épaules de la demoiselle.

 

La nuit a largement entamé son cycle, notre foyer éclaire désormais plus que la nature qui l’entoure. La plage s’emplie par vagues de jeunes, parlant fort et tentant de concurrencer notre feu. Sans un Max, ils vont avoir du mal. Des hordes de pieds foulent le sable en notre direction, des bouteilles s’entrechoquent dans leurs sacs. C’est la lumière qui les attire.

Il est 23h45, nous sommes maintenant une bonne trentaine, agglutinés autour du portail qui flambe. Nous nous faisons presque éjecter de notre propre feu, dans la mesure où notre groupe a dû se rapprocher pour pouvoir continuer à s’entendre. J’alterne combustion de boulette, descente de fluides, discutions brèves avec des inconnues ou des branleurs cramés. Les gens tournent entres les différents groupes, rencontrent des cons qui ont l’air cool. Pour ma part, je suis saoul. Huit bières, et des bouchons de vodka, en veux-tu, en voilà. ZAW. Ca frappe, ce putain d’alcool. Je regarde autour de moi, et je ne comprends rien. Je ne reconnaîtrais pas ma mère si elle passait devant ma carcasse. Je distingue tout de même des formes, des mouvements, et même des actes. Ma vision est trouble, mais je vois des détails que j’aurais pas vu à jeun. Toutes sortes de montées par saccades. Y a Nabiz, qui est éclaté. Manu, qui enchaîne sans se soucier de la grosse montée, des bouchons, dont la moitié tombe à côté. Il est déchiré. Max… Je sais pas où il est. Je taxe une bière à un quidam, qui me l’offre en souriant. Ca va faire du bien, une bière, ça va passer comme de la limonade. Faut encore que j’aille pisser. Go. Putain, j’arrête pas. Ca doit faire la cinquième fois… si je pisse autant, je vais puer de la bite… j’ai pas intérêt à me faire sucer… sauf si elle est aussi raide que moi… faut que je me trouve une salope. Merde, mes pompes. Putain, ça fait du bien. La vache, ça réveil de pisser dans la mer, les plus beaux toilettes du monde. Tiens, mais je suis pas le seul, y en a d’autres qui pissent, à gauche… et à droite… Ah non, c’est une meuf qui pisse…Ah non, c’est un mec qui vomi dans la vague… ça doit lui revenir sur les cuisses… je sais pas… j’ai finit ma besogne. Je range ma bite. Ah non, j’avais pas fini. Pas de pipe, ce soir… je sais même pas si j’arriverais à bander. » Sans chercher de réponse, je retourne vers la lumière.

Y a un mec qui s’adresse à moi, là, devant moi. J’ai pas compris son prénom. Keski me veut ? Il a même pas l’air à bloc… Mais keski dit ? Il raconte sa vie ? Il va en fac de lettres ? … « Hey mais, moi aussi ! » que je lui dit. Il a l’air content. « Bon, je me casse, on se voit à la rentrée. » Et je me casse.

Je rejoins mes amis, que j’ai perdu… Ah non, ils sont là. Je me pose et tcheck un bouchon de Zub. Même pas mal… J’ai l’impression que celui-là me décuite. Je regarde le feu, et des fois, je parle à Nabiz. Quelques fois il me répond, quelques fois j’articule pas assez. J’ai quelques hoquets de conscience, mais ça n’a rien à voir. Tout va bien dans le meilleur des mondes.

 

Je viens de remarquer un truc : depuis quelques minutes, un type a élargit le cercle que nous composions. Il s’est posé, a gentiment fait tourner son joint, a proposé une bière, et n’a rien dit depuis. Il nous jouxte, mais regarde le feu, y jette un coquillage de temps en temps, nous observe et n’ouvre pas la bouche. Avec Nabiz, on se pose des questions, je ne sais pas si c’est les mêmes, mais il a l’air aussi circonspect que ma gueule. Et puis, le muet se lève, s’éclaircit la voix et se met à discourir sur son départ prochain. Il débute par l’interjection « Bon », poursuit par « je vais vous quitter », et là où il aurait simplement pu s’éclipser, il s’explique longuement. Il parle au passé et au futur proche ou lointain, il cite des auteurs chiliens et autrichiens, expose son opinion sur les bienfaits de la communication, de la vacation, de la connaissance d’autrui, il promet des choses qu’on espère pas. Il parle. Au bout de quelques minutes d’articulation, il nous demande, avec toujours plus de mots, de l’arrêter. Je capte pas trop le concept, mais Nabiz tranche net : « C’est bon maintenant. Si tu veux te casser, casses-toi, nous brise pas les gonades. » Le bavard trace sa route dans le sable, et nous, on regarde Nabiz. C’est rare de le voir craquer de la sorte. Certes, il était en droit de le faire, mais quand même, ça fait bizarre. Il constate notre étonnement et s’explique : « Non, mais c’est vrai. Il nous fait tout un speech pour nous dire qu’il se barre… ça aurait été encore plus poli qu’il se casse sans rien dire. On le connaît pas, ce narvalot. Merde. »

 

Nous sommes bien une bonne trentaine autour du feu, mais c’est pas les mêmes que tout à l’heure. Que des petits groupes de quatre ou cinq, ou plus ou moins. Des gens qui se lèvent pour voir d’autres feux, d’autres groupes, d’autres qui arrivent et se posent. Quelques cris, quelques rires, des mecs qui demandent des feuilles, d’autres qui cherchent leur sac.

Trois types perchés de Loriangeles déboulent. Ils ont dépassé depuis longtemps l’âge limite pour se faire accepter dans ce genre de soirées, mais ils ont assez traîné dans les vignes du saigneur pour être totalement désinhibés. On les entend débarquer de loin, ils chantent des tubes que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Ils rentrent dans le halo de lumière et se dirigent vers un mec qui tient un djembé, sans pour autant qu’il ne s’en serve. Leur conversation est muette de ma place, mais elle finit par le prêt de la percussion. L’un des perchés –celui qui parlementait- s’assoit sur l’instrument, met son casque de walkman sur ses oreilles, perçoit le rythme, secoue la tête pour le marquer et tape sur la peau de chèvre. La prestation du joueur est difficilement appréciable, lorsqu’on ne sait pas quel support musical entraîne ses mains. Ca ne l’empêche pas de poursuivre, acclamé par ses collègues, qui l’applaudissent entres deux râteaux. Parfois le joueur stoppe son massacre et marmonne, lance des dédicaces, présente son prochain morceau, enfin celui de Daniel Balavoine, qu’il va accompagner à la percussion.

L’heure, je ne la connais pas, mais ça ne l’empêche sûrement pas de tourner. Le joueur de djembé a terminé sa séance, à aucun moment il ne s’est fait critiquer ouvertement. Les gens ont attendu que ça se passe. La peur du perché.

 

Plus loin mais pas à perpet’ non plus, disons dans une autre direction, un chien attend un ordre de son maître, tous trois au pied du feu. L’animal canin regarde le feu, pas sans raison. En effet, le foyer crache des petites boulettes de braise incandescente, sans but ni précision, mais c’est vrai que deux fois de suite, c’est arrivé sur la fourrure du clébard. Il y a de quoi être suspicieux. Le chien voudrait attaquer, il commence à s’exciter, tourne en rond en attendant que son maître l’envoie à l’assaut de l’ennemi. Mais non, le maître regarde sa bête aboyer et il n’intervient pas.

Le feu crépite, une boulette saute pas loin de moi (elle sait que je pense à elle), je la recouvre de sable, même si le risque d’incendie est mineur. Ca crépite profondément, et Paf, un bout d’incandescence jaillit sur le blouson du maître, qui s’alarme et l’éteint aussi sec. Il est stoppé dans sa montée d’adrénaline par une dose encore plus imposante que celle-ci. En effet, dans la même seconde, le chien voyant son maître prit à parti, a bondit au cœur du foyer. Il n’y est pas resté longtemps. Le temps de se rendre compte que le feu, même sans dents, mord. Il ressort fumant, brûlant par endroit, mais toujours vif. Des filles crient dans l’assistance. Les premières parce que le cri de la bête les a surprit, et instinctivement, elles ont crié ; et les secondes (souvent les mêmes) en voyant que l’animal avait de bonnes raisons de faire des vocalises. Le maître verse de la bière sur le dos du chien meurtrit, des curieux s’approchent, certains constatent que ça sent le cochon grillé. Un petit attroupement se forme autour de l’animal et de son maître. Pour preuve, de ma place, je ne les vois plus. Je vois trois paires de fesse, des bas de dos et rien d’autre. Le reste est penché vers le spectacle. J’entend la voix supposée du maître qui hurle de s’éloigner de laisser son chien respirer, qu’elle n’a plus d’air, allez, écartez-vous. Les badauds ne se déplacent pas. D’autres viennent se coller, au contraire, au point que les derniers arrivés ne semblent pas y voir plus que moi.

Le maître continue de gueuler, des pleurs se mêlent à ses propos, mais la foule n’en démord pas. Une énième couche de moutons vient s’agglutiner, ils demandent ce qu’il se passe, qu’est-ce qui peut bien attirer autant de monde. Un des anonymes proclame une de ses spécificités, qui apparemment pourrait être utile. « Ecartez-vous, je suis vétérinaire ». Je le vois se frayer un passage parmi les anonymes inutilisables. Il semble se pencher sur le cas du chien brûlé, la foule se resserre de plus belle, puis se dilate comme un pamplemousse, le vétérinaire s’extrait, on lui demande « alors ? », et il dit que non, c’était pas vrai, lui il est étudiant dentiste, pas vétérinaire, mais c’était pour voir le truc. Il n’a rien pu faire, le chien n’a pas subit de dommages aux dents. Il rigole et se fait traiter de « nul ».

La foule finit par se disperser, laissant le maître et le chien à l’abandon. Ils finissent par partir aussi.

 

A la plage, le taux de filles bonnes est de 1/12 plagistes. Bon score. Encore faudrait-il en profiter.

 

 

Je demande l’heure à une inconnue placée derrière moi, mais qui me tourne le dos. Ca aurait pu être les premiers mots d’une histoire d’amour, mais non. Je pue de la gueule et la salope m’esquive sans me renseigner. J’ai du mal demander. « Putain, je suis sec, là ». Manu comate, Nabiz scotche le feu, bouteille à la main, et Max est debout un peu plus loin, il discute avec un teuffeur.

« Hey, t’as l’heure, stoplait ? », que je demande à la foule. Ma question n’a suscité aucun intérêt. Pourtant y a du monde, et je distingue des montres sur des poignets éparpillés. « Putain, personne n’a l’heure ? », que je réitère. Un « trois heures moins le quart » sort de nulle part. « _Merci à toi, la voix non identifiée » que je dis dans le brouhaha. _De rien », qu’elle me répond. En fait c’était Nabiz. Il me passe la ‘teille de Get. C’est pour l’haleine, le Get. « On va pas se tarde ? » me suggère-t-il. Je veux dire oui, mais je viens de prendre une goulée de trop. « Ouais » que je lui sors, ché pas combien de temps après.

Aussitôt dit, aussitôt levé, Nabiz secoue le t-shirt de Manu, qui vomit dans le sable et sur ses mains, une petite plaque. « Putain, le porc » gueule Nabiz, et Manu refait un peu surface. Max revient vers nous, nous demande si on est parti là, Nabiz lui dit ouais.

On aide Manu à se dresser, tout en prenant garde à ses mains souillées. L’élévation semble lui avoir offert une nouvelle sobriété. Il titube et bafouille, mais il y a de l’énergie positive là-dedans. «  _Keske tu bois ? », qu’il me demande. « __Du Get » que je lui réponds. « __Passe la ‘teille… sale goût dans… la bouche. »

_Essuies d’abord le morceau de merguez que t’as au coin de la gueule.

_On dit… « su’l’ coin d’la djeule »… pas « au coin d’la djeule »

_Fais pas chier Manu, c’est le même morceau de merguez, alors essuies et tu auras la teille.

_Putain…fais chier… »

Manu est sec mais docile, et du dos de la main, il se lustre grossièrement les lèvres. Ceci fait, je lui passe la bouteille. Il boit allègrement.

« Envie de pisser » qu’il me susurre en rendant le Get. L’envie appelle l’envie, je lui dit « ouais, la même. »

Il lâche ceux qui le tiennent, se fraye un passage parmi les gens assis et saouls que nous venions de quitter, il domine le feu mourrant, baisse son froc et urine sur la braise.

Des voix s’élèvent dans l’assistance « Hey, mais t’es dégueulasse, arrêtes ça, connard », à quoi Manu justifie « Ta gueule, toi, c’est moi et mes potes qu’on a fait ce feu de merde, alors c’est à nous d’le tuer. Après nous le déluge, bande de tarlouzes… tu veux que je demande à Max ? Hé, Max, je peux éteindre notre feu ? »

Les spectateurs indignés se tournent vers la carrure de Max, qui dit « ouais, moi aussi, j’ai envie de pisser ». Ca aide d’avoir un Max dans l’équipe. Sans lui, Manu se serait fait polir ses dents dans le sable.

A mon tour, je sors ma bite et étouffe ma parcelle de braise. Max s’y met. Nabiz guette, à l’écart.

Une odeur nauséabonde s’élève du foyer, vraiment infecte. Les spectateurs grommèlent, finissent par se lever et partent. Ne restent que les épaves. Le vent porte la nuisance et se charge d’accompagner ceux qui ont choisi l’exil. Ces vapeurs d’urines se colleront à leurs vêtements et à leurs cheveux. Cette perspective me fait marrer. Une fois les vessies vidées, on se casse.

 

On emprunte le décamètre de sable, nous menant au décamarches de l’escalier en béton, dont l’apogée débouche sur un sentier terreux s’interrompant au parking soutenant la 4L-trompe-le-mort.

Nabiz cherche ses clés, s’inquiète de leur disparition et les retrouve dans sa main. Elles tombent au sol, il se baisse pour les récupérer, se cogne la tête sur sa carrosserie, peine à mettre la main dessus. L’affaire réglée, il ne parvient pas à distinguer la bonne clé et l’unique serrure.

« _Hé, mais t’es trop raide en fait, lui lance Manu.

_Tu veux rentrer à pied ? Vas-y.

_Putain, t’es susceptible, Nabiz.

_Ta gueule. »

On monte dans la caisse, Max à la place du mort, et les deux sacs à vinasse à l’arrière.

« _T’as pas peur pour ton permis ? demande gravement Max au conducteur.

_T’as pas le tien, toi, et ça va, t’as l’air de bien te porter. » Nabiz a l’alcool moins sympathique.

 

Par déserteur
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Samedi 29 novembre 2008 6 29 /11 /Nov /2008 13:36

Ca ne pouvait pas durer...comme des milliers d'autres dans ce pays, je me retrouve au chômage, fraîchement inscrit aux assedics...

C'est là que je revendique mon absence de descendance et de dettes bancaires. Pas de gosses, pas de crédit, pas de travail, pas d'avenir précis.

Dans tout ce bordel, c'est surtout pour mes (ex-)collègues que je me fais du souci. Les dernières semaines, la tension était palpable dans l'équipe, on sentait que leur destin ne dépendait plus d'eux. Les CDD non reconduits, les reclassements, les RTT qui partent en chômage forcé...la flip.

Le bassin rennais se trouve ruiné. Et moi qui retourne sur le marché après tout le monde. Le mois de décembre va être folklorique. Des oranges en cadeau de Noël...

Putain les mecs, j'ai 26 ans et je me prépare à redéposer mes clics et mes clacs chez mes parents... mon indépendance mise en péril...

Heureusement qu'ils sont là, mes parents. Déjà qu'ils se portent caution pour mon logement. C'est dingue ce monde de merde. Un travail ne suffit plus...

Il y a une phrase qui m'a fait marrer dans le documentaire "zeitgeist addentum" (putain de film), en gros: "Au moins, en tant qu'esclave, tu es nourris et logé... nous, on doit trouvé notre bouffe et notre toit par nous même..."

Donc voilà, l'occasion fait le larron: puisque je suis un bon à rien pour cette société de merde, je ne vais pas resté lui lécher les couilles et me faire prendre mon temps et ma santé: En 2009, j'arrête le travail salarié. Et j'arrête donc d'habiter en ville...

Oui mes amis, d'un certain point de vue, "vivre n'est plus rentable".

Je prépare ma "retraite". En vélo et à travers la france. En woofing et sans rémunération.

Le processus est lancé.


Par déserteur
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Mercredi 29 octobre 2008 3 29 /10 /Oct /2008 10:27
Heureusement, j'ai sauté en marche
Par déserteur
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Vendredi 10 octobre 2008 5 10 /10 /Oct /2008 11:56
Putain les putes..."aux innocents les mains pleines", la crise n'aura fait que de me frôler...2000 intérimaires qui sautent chez  peugeot, putain, dans l'atelier, ils en gardent 3 sur 8...et j'en fait partie (des 3)...la vie est injuste. Je suis là depuis 7 semaines, certains depuis 7 mois, et c'est moi qu'ils gardent. C'est dingue. Ouais, j'hallucine en fait...et comme par hasard, ils virent ceux avec qui je parlais... je suis désolé pour elles...
Putain, j'ai encore choper un orgelet à l'oeil, à cause des saletés de fibres. Hier, j'ai pris une cuite. L'herbe est bonne.
Par déserteur
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Mardi 7 octobre 2008 2 07 /10 /Oct /2008 10:38
C'est la crise! Tant pis pour leur gueule.
Dernière semaine pour les intérimaires, il va y avoir un "tri". Les rumeurs courrent qu'ils vont en garder deux (sur 8). Maintenant, on attend les noms des heureux élus. Ce sera forcement les plus anciens. Il va falloir que je case ma putain de main d'oeuvre ailleurs...

Ah, marrant. Aujourd'hui, il y a un audit. Panique du chef. Il nous impose ce que l'on devra dire si on est interrogé ("c'est le mode opératoire", "je tracke ma pièce, je la prend et je la pose" et je ramasse la moindre poussière tombée au sol), "mais TOUT EST RESTANT NATUREL ET DISCRET" (sic). Bah oui, on est des cons d'ouvriers, vaut mieux nous dire...

Par déserteur
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Mercredi 1 octobre 2008 3 01 /10 /Oct /2008 14:12
Bah ouais, y a quand même des jours où tout va bien. Etre de la "chair à Kapital" n'empêche pas d'avoir des sentiments positifs. Genre, là, les jours de tafs passent comme des minutes. Et les minutes de taf, pourtant, je les vois. Elles s'égrainent au fil des étiquettes que je tire d'une machine étudiées pour, je "track" le code-barre et l'étiquette sort. 9h43. Je pousse le chariot, y clipse quelques pièces, je passe le code-barre: 9h44. Voilà. Des 5h45 à 12h45.
Putain, c'est fou ce à quoi l'être humain "gaspille" ses talents. Je veux dire, par exemple, à l'usine, tu sens que des cervelles se sont creusées (peut-être) jusqu'à la dépression pour optimiser et faciliter le travail de la main d'oeuvre. Je ne leur jette pas la pierre, c'est tant mieux, même si le promotteur de la cervelle à plus pensé à son argent qu'à la santé de ses ouvriers, mais merde, si c'était pas la maille qui guidait ces cerveaux serviles, peut-être feraient-ils plus de bien à l'humanité? Ouais, c'est con comme réflexion, surtout dite comme ça, mais merde, pour ma part je refuse que la moindre de mes idées soient exploitées par un exploiteur, qu'importe le chèque...de toutes façons, ça fait bien longtemps que je n'ai pas eu d'idée...
Bon, on travaille pas vendredi. Bonne nouvelle pour le temps, moins pour l'argent.
Une semaine avant la fin, c'est maintenant que je commence à entretenir des relations cordiales et plus creusées avec mes collègues.
Putain, mais faut pas croire qu'un ouvrier n'est rien de plus qu'un ouvrier. Ya des tas de mecs qui ont des diplômes et qui se retrouvent là. Et des tas d'autres qui se sont fait piéger par la vie, ces évènements, heureux ou malheureux.
Comment est-ce que l'usine va les rendre à la retraite? Ca ronge, pire que l'absence d'amour, l'usine.
Par déserteur
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Lundi 29 septembre 2008 1 29 /09 /Sep /2008 16:27
Ok, c'est bon, c'est signé: le capitalisme n'a plus rien à m'apporter. C'est bon, j'ai pris ma part, les quelques miettes que veulent bien nous laisser les quelques grandes familles qui nous gouvernent. C'est pas que le taf est insurmontable, mais la merde, ça fait chier, perdre mon temps à monter des morceaux de caisses que je ne conduirais jamais, pour même pas un millième du prix de ladite voiture...
De toutes façons, ici à monter des moteurs, ou ailleurs à trier des poissons ou des poulets... c'est prolo, ça ronge et puis c'est tout.
N'empêche. On a qu'une seule vie je crois.  Tant qu'à faire, autant ne pas se rater.
C'est normal qu'à 26 ans, je pense que quelque part, il est trop tard?
Hey fille! C'est là que l'intérim' tire sa force: je n'ai pas de CDI. C'est peut-être ma dernière semaine. Tout à refaire, d'une semaine sur l'autre. La précarité, quand tu n'as pas d'enfant, c'est toujours plus souriant. Toujours pas aussi bien nourri, mais plus souriant.
Ce matin, putain, je me suis rendormi après que ce foutu réveil m'est sommé de me bouger. Réveil un quart d'heure après le début du taf, mobylette à jeun, 6h du mat et un putain de brouillard à ne pas y retrouver ses pieds... Sue la quatre voies à fond de poignée, putain, je me suis vu mourir...brrrrr....du coup, je dois rattrapper le retard en arrivant plus tôt demain....ça sent le cercle vicieux, ça.... heureusement, mon colloc et ami Mr Lux veut bien me prêter sa caisse.  'Plus qu'à se lever...
Bon, la santé va mieux, les amours roulent, je vais économiser pour m'acheter une vieille moto 125 des années 50, c'est pas encore trop la mode, je sens que ça va venir (on en reparle dans trois mois), et il m'en faut une. Et il faut que j'approfondisse mes connaissances en mécanique. Ca va être terrible. Et ça va me motiver pour aller à l'usine, usiner pour le bien de l'humanité. Et pourquoi pas faire un tour de France, wwoofinguer à 70 km/h sur les petites routes... La classe. La grosse classe. Et gratter.
Pourvu que la lubie dure.
Par déserteur
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Dimanche 28 septembre 2008 7 28 /09 /Sep /2008 12:02
Putain, lendemain de cuite, veille de taf. J'ai fait de la merde, hier, non?
Par déserteur
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