Au sein des mythes de l’underground bas-breton se terre la fameuse et controversée « fête du porc ». Elle est censée se dérouler dans la campagne de Loriangeles, au lieu-dit de « Kerpemoc’h », mais peu de gens peuvent se targuer d’y avoir déjà participé. C’est pas le festival interceltique. C’est pas l’attrape touriste. Les organisateurs de cette manifestation ne font pas de réclames. Ceux qui s’y rendent savent où ils vont. Le lieu est tellement éloigné de tout, qu’aucun aventurier chevronné ne viendrait s’y perdre. Si toutefois ça existe.
« Bouche à oreille » est le maître mot si on parle fréquentation. Tout le monde est le bienvenu à cette cérémonie, mais pour savoir la date, il faut trouver un connaisseur. Car les bouches qui transmettent ce genre d’informations connaissent peu de personnes hors de leur contrée, et les oreilles cérumineuses qui glanent le droit à l’infoline sont souvent déjà au courant. Il faut vraiment être un veinard pour assister à ce mythe sans pour autant habiter dans un périmètre de 3 kilomètres. Si toutefois ça existe.
J’ai eu de la chance. J’ai rencontré par hasard un fils de paysan qui vendait un peu de sa production cannabique, et dont le père est ami d’enfance avec l’un des organisateurs. Ca semble exister. Le mensonge aussi existe…
Le fils de paysan, je l’ai grillé dans un bois. Il sortait d’un champ d’orties avec cinq pieds de beuh. Flagrant délit. Il m’a prit pour un flic. Je l’ai rassuré, on a sympathisé, il m’a vendu un peu de sa récolte, pas chère, un type honnête. Il a plusieurs « spots » dans le canton. Il se fait des kilos, en plus de ce qu’il fait pousser sur les terres de son père. Et donc, il m’a parlé de la « fête du porc », on était encore dans le bois, à cramer deux cônes. Je lui dis que ça existe pas, que c’est du mythe. Et il me répond que c’est le week-end prochain. On était fracassé, et il me propose de l’accompagner là-bas. Je dis « Bingo ». Je me présente aux frontières du réel.
Et voilà. Je suis à l’endroit où il m’a donné rendez-vous, à l’heure précise. Devant un bar en rase campagne. J’ai l’air d’un con. Les clients du bar sortent, rentrent, me dévisagent. J’ai l’impression de tapiner. Je regarde les voitures passer, espérant voir mon collègue. Toujours personne correspondant au signalement. Je me suis encore fait prendre pour un con. Et puis si, une voiture ralentit, la fenêtre s’ouvre et c’est lui. Yes. Il me dit de monter. A peine je claque la porte de la 405, qu’il démarre en trombe. « Je connais bien ces routes-là ». Virages assumés au dernier moment, accélérations et dépassements brutaux. Je me fais dessus. Et lui, il est à l’aise, décontracté. Plus il va vite, plus il est zen. Il se regarde dans le rétroviseur, redresse sa mèche. Je lui conseille de mettre les deux mains sur le volant. « Quand je mettrais les deux mains, ça voudra dire que c’est dangereux ».
Il était plus posé dans le bois, oinj à la main. C’est cette putain de voiture qui lui fait cet effet-là. On s’enfonce dans la campagne déjà profonde de manière vertigineuse. Les routes sont moins larges, plus vétustes, mais il les connaît… Il roule vraiment comme un taré… Tout ça pour un mythe. Si ça se trouve, c’est des conneries, et moi j’y crois comme au dahu. Je vais me retrouver entouré de consanguins pervers... Ne pas paniquer. Attendre la suite. Attendre qu’on s’écrase contre un platane, qu’on percute un cheval et sa cavalière… qu’on plie cette putain de 405. Voilà, on a quitté les routes goudronnées. Maintenant, c’est chemin de terre. Je demande des renseignements, sur la fête, il me dit qu’on verra là-bas, qu’en ce moment il est concentré pour ne pas se perdre. Il connaît les routes, mais c’est tellement paumé qu’il a du mal à s’en rappeler. Et il n’est pas le seul.
Apparemment, il y a quelques années, les organisateurs avaient repéré les lieux pour faire la fête, ils avaient travaillé comme des malades pour tout installer, les bêtes, les stands… tout, et quand ils ont eu terminé, y en a un qui a lancé un mouvement pour aller s’alcooliser dans son bar. Tout le monde l’a suivit. Ils se sont bourrés la gueule, comme jamais, c’est à dire comme la veille et sûrement comme le lendemain. Et donc, les mecs, ils veulent retourner là où ils avaient installé le matos. Et bien ils ne l’ont même pas retrouvé. Ni le jour même, ni le lendemain. Ils ont cherché pourtant. Ils n’ont remis la main dessus que trois mois plus tard, la plupart des bêtes étaient mortes. Celles qui survivaient bouffaient les cadavres. Voilà ce qu’il me dit, le fils de paysan. Il s’appelle Erwan. Son récit fait sans doute partie de la légende.
Le chemin est cahoteux, on ne croise personne. « C’est encore loin? ». Il m’assure que non.
Nous traversons un bois par un sentier rarement plus large que la distance séparant les deux rétroviseurs externes. Si nous nous trouvions sur le même chemin, mais en montagne, cerné par le vide, j’aurais vomi. Mais là, ça va. C’est rassurant, un arbre, quand tu le vois pas arriver trop vite. A vu de nez, on vient de faire sept kilomètres depuis qu’on est sortit de la route en goudron. Ou peut-être le double. Je regardais le paysage, pas la distance. Tiens, des voitures stationnées, au loin. « On y est. » Plus on se rapproche, plus je vois qu’il y a quand même du monde. La fête du porc n’est plus un mythe. J’y suis.
On se gare. On sort de l’habitacle. L’odeur m’accroche comme un morpion de 564 kilos. Un mélange de lisier, de brûlé, de rôti et de sang. Saisissant. En fond sonore, des cris animaux et du Johnny Hallyday. Saupoudré de vieux rires malsains. Erwan insiste pour me payer une bière avant de faire le tour de la foire. J’acquiesce.
Il me fait un topo pas inutile, une fois trinqué. « Yehed Mad ». Apparemment, ça va être une bonne année, cette année; le cours du porc est au plus bas.
En fait, cette fête est quasi-millénaire. Mais y a eu des mauvaises années, comme partout. C’était presque tombé en désuétude, dans les années soixante-dix, mais ça repart.
Les mauvaises années, c’est quand les paysans arrivent à vendre leur production super chère aux distributeurs. Par contre, les bonnes années, c’est quand ils surproduisent. Ils n’arrivent pas à vendre leurs stocks, et ça leur fait trop mal de vendre à perte. « Plutôt la mort que la souillure ». Plutôt la mort que le kilo de bidoche à un euro. Alors on exécute le surplus. Et on emmerde la grande distribution.
Certains arrivent ici en imaginant trouver un vulgaire cochon grillé et un concours de pétanque minable. Ceux-là ont tort. Cette fête est dédiée au génocide porcin.
Vu du banc où nous buvons, je ne vois que peu de familles, et encore moins d’enfants. Les femmes sont présentes, mais en nombre limité.
Erwan rajoute que tous les porcs abattus lors de la fête sont distribués dans les patelins alentours, sans prix, c’est le client qui donne la pièce qu’il veut. C’est bien, et aussi rentable pour les producteurs.
Pour finir, il m’avoue que c’est un peu violent comme fête. Disons qu’il vaut mieux avoir bien mangé le matin pour tenir. Je le regarde bizarrement. Il me dit que je verrais par moi-même.
Notre verre achevé, on quitte la table, la planche de bois sur tréteaux qui nous a servit de table. On va faire un tour des stands.
Sur l’instant, je ne trouve pas vraiment les mots. C’est embêtant, mais c’est comme ça. Pour faire facile, on va dire qu’il y a du pain et des jeux. Du pain graisseux et des jeux sanglants.
Aucune des activités proposées ne laisse sa chance à l’animal. Mon collègue me dit qu’avant, ils faisaient des combats à mains nues contre les bêtes, mais il y a eu des blessés parmi les participants. Et c’est pas l’esprit de la fête, qu’il y ait des gens qui se blessent. Il n’y a que le cochon qui doit être saigné. Alors ils ont arrêtés. C’était pas rentable, éthiquement parlant.
Comme dans n’importe quelle fête foraine, il y a des stands de tirs à la carabine, des vendeurs de bouffe uniquement à base de la brave bête.
Une vue d’ensemble du site nous ferait bien voir que le porc est ici noyé, décapité à la hache, tué à coups de flèches ou de fusil. Il est débité quelques instants avant sa mort. Un concours demande même aux participants de couper le plus de morceaux dans le cochon avant que celui-ci ne rende l’âme. L’animal est branché sur un électrocardiogramme, attaché sur une table. Il y a un côté hospitalier dans la mise en scène. Un court côté.
La musique diffusée en haut-parleurs est sans cesse couverte par les grognements des victimes.
J’ai vu, de mes yeux vu, un porc écorché vif, se libérer des mains de son écorcheur, courir comme un damné, traîner la peau de son dos, se prendre les pattes dedans, et s’arrêter net, foudroyé par une décharge de chevrotine tirée à deux mètres cinquante. Ca ne s’invente pas.
Un autre stand propose de porter des porcs charcutiers à bout de bras, le plus longtemps possible. Les bestioles dépassent aisément les cent kilos.
La grosse attraction est un tir à la corde opposant les ongulés aux bottés. Cinq porcs attachés par le cou, tirent, face à cinq hommes de fortes carrures. Les animaux (porcs) sont excités par des coups de bâtons, et lorsqu’ils dominent leurs exploiteurs humains, lorsque les mecs sont en train de perdre, le « juge-arbitre » se donne le droit de rétablir la balance en égorgeant une ou deux bêtes. Celles qui restent pataugent dans le sang de leurs semblables morts et attachés. Ils glissent, se vautrent sur le cadavre, prennent une belle couleur écarlate qui excite tout le monde.
Ces coutumes sont cruelles, c’est l’équivalent de la corrida dans le sud. C’est un us barbare parmi d’autres. Egal à l’Homme.
Une fête en l’honneur de n’importe quel animal vise souvent sa réduction, que ce soit des porcs, des taureaux, des langoustines ou des sardines. Mais comme disait Nietzsche :
« Y a-t-il quelque chose de plus dégouttant que la sentimentalité envers les plantes et les animaux, de la part d’une créature qui, dès l’origine, a vécu au milieux d’eux comme leur ennemi le plus acharné et qui, finalement, prétend auprès de ses victimes affaiblies et mutilées à la délicatesse d’un sentiment ! »
Il a pas tord, le mec de Rocken. De toutes façons, toutes ces bêtes qui ne sont nombreuses que parce que nous les avons poussé à la reproduction, elles sont nées pour se faire abattre par nous dans la force de l’âge. Aucun de ces porcs n’est né pour mourir de vieillesse. Il n’y a donc aucun moyen pour eux d’échapper à une mort violente. Alors plantés à coups d’épées dans une arène, tranchées d’une machette à Kerpemoc’h, ou électrocutés sur « le plancher de la mort » dans une usine d’agroalimentaire quelconque, ça change pas grand-chose. They must die.
Chaque année, il y a une seule bête d’épargnée. Elle n’est exécutée que le lendemain.
Des vieux portent des pendentifs bizarres.
On tourne en rond avec mon collègue. On va jusqu’à l’enclos où grouillent les porcs. « Grouiller » est le terme exact. L’espace est immense mais les bêtes sont encore plus nombreuses. Collées groin à groin, elles forment une masse rose et compacte, un peu semblable à de l’épiderme frissonnant, vu au microscope. Des jeunes paysans courent sur leurs dos, semblent aussi à l’aise que sur du bitume. Ils excitent les bêtes avec des bâtons, leurs tirent la queue. Ils ont pour rôle de « séparer les porcs, d’en mettre un ou deux à part et de les préparer aux différents jeux dont ils feront les frais ». Je comprends pas trop. A côté de nous, un enfant jette des cailloux sur la gueule des bestiaux. « Hey, tu veux faire un jeu ? », me demande Erwan. Y en a un marrant avec le fusil. Tout est gratuit ici…sauf l’alcool. »
Il m’emmène donc au stand. Un panneau et des barrières. Un cercle rouge tracé au sol et au fond, un enclos de 10 mètres sur quinze. « Pan !le porc » sur le panneau, et un gros consanguin sur la barrière. Mon collègue lui serre la main -il le connaît -et j’emboîte la poigne dans la foulée, au tenancier. Sa grosse main rouge colle. Mais il est souriant. Il met un fusil de chasse dans les mains d’Erwan, deux cartouches, lui indique le cercle, mais Erwan y est déjà, dit d’attendre, fait rentrer un gros porc dans l’enclos, arme une carabine, se met près des barrières, et plombe le cochon dans l’arrière-train. Erwan attend que le cochon tressaille sous l’effet du plomb, qu’il bouge dans l’enclos et PAN, je sursaute à la détonation, le cochon a été touché à la tête. Mort sur le coup. Le sang s’échappe par plusieurs plaies béantes, ou alors c’est une grosse plaie qui a déchirée un carrefour de tuyaux. Je ne vois pas, je suis trop loin. Erwan se retourne vers moi, super fier mais marrant.
« T’as vu ça, ‘pas le temps de se r’nifler le fion, l’cochon, une balle. Allez, à ton tour. Roger, t’en mets un autre. »
Roger, c’est le consanguin. Il fait oui de la tête, et siffle dans une autre direction, vers le gros enclos, apparemment. Erwan m’explique la règle du jeu. J’ai deux cartouches. Je dois le tuer net, le porc. Il faut que je shoote pendant que Roger excite la bête avec sa carabine à plomb. Bon, c’est pas grave si je le touche pendant qu’il bouge pas, mais c’est moins « beau ». Les jeunes qui courraient sur le dos des porcs tout à l’heure, apportent deux grosses bêtes qu’ils poussent dans la cage jouxtant l’aire de jeu. C’est donc à ça qu’ils servent, les jeunes. D’accord. Je me mets en place sur la marque au sol, c’est la première fois que je tiens un fusil comme ça. Je me positionne pour shooter, l’œil dans le viseur, j’attends que la bête rentre dans mon espace. Roger arme sa carabine, j’ai le doigt sur la détente, le cochon est là, se doutant de rien, il renifle la terre dans la plus grande insouciance, découvre son compère mort, sans plus d’étonnement, Roger vise et PAN, je l’ai pas entendu shooter, mais mon doigt est partit par contre. Ca m’a niqué l’épaule. Mon dieu. La bête hurle, je l’ai touché au bide. Ses intestins sont à l’air, c’est dégueulasse. Derrière les cris d’agonie, j’entends Manu qui me dit de shooter encore. Je vise, j’ai du mal à me concentrer. Roger gueule un peu, il plombe un peu l’animal, tente de figer ses plombs dans ses entrailles. Je vise, et PAN. La bête est encore en vie. Une patte a volé. Erwan m’arrache le fusil des mains, place une cartouche et PAN, les cris cessent. Par endroits, le cochon n’est que pâté, voir bouillie. Ca pourrait ressembler au résultat d’une maladie de peau qui aurait vraiment mal tournée. Mais…vraiment mal.
«_ Désolé que je dis. Ca m’a un peu impressionné, sur le coup.
_C’est pas grave, tant que tu t’es pas blessé. »
Avant que Roger déplace l’amas de chairs, il tranche la queue des cochons et nous les remet, accrochées en un quart de seconde à un petit collier. « C’est l’tableau d’chasse ». Beau pendentif, n’est-ce pas.
On poursuit notre ronde, vite lassé des différents spectacles, on retourne à la buvette, vider des godets.
La fête commence à imprimer un rythme soutenu, les cris sont plus forts, les détonations plus fréquentes, et le nombre de queues de porcs autour de certains cous est impressionnant.
Les annonces de concours se succèdent, le nombre de place est limité à chaque fois, mais y en aura pour tout le monde. A 16 heures, tentative de record du monde, avec des mecs du Guiness Book, pour battre des hongrois, qui ont fait un tapis (non cousu) en peau de porcs, de 500 mètres carré. Alors, les organisateurs ont calculé : avec le nombre de bêtes disponibles, on a de quoi faire 3000 mètres carré. Autant dire que c’est dans la poche si tout le monde s’y met. Dans cinq minutes, concours de celui qui fait cracher 5 litres de sang à la bête en premier. Cracher par le cou, bien sûr. Dans dix minutes, présentation des talents : Jean Le Quest va tenter de briser 45 crânes de porcs vifs à la masse, en une minute. Après, Teddy Lamouël va nous montrer comment il peut aplatir un porc (still alive) avec une batte de baseball (on demande à voir), ensuite, Frédéric Puren, avec sa voiture Pony, fait des dérapages dans les champs, avec dix porcs accrochés à l’arrière. Il dit que c’est très visuel, et que c’est un peu comme la patrouille de France, mais sur terre, avec des traînées rouge et tout ça. Y aura aussi Bernadette, qui fait des merveilles avec son sabre, et plein d’autres surprises.
Je demande à Erwan si il compte rester pour le record. Il ne pense pas, ça commence à le gonfler aussi. « On va se fumer un pétard ? » qu’il propose. Que puis-je répondre à ça ? Forcement.
On achète une bouteille de pinard au stand, pour la route, et on va se poser vers un carré de forêt. On trouve notre bonheur sur un tapis de feuilles et quelques bûches.
On surprend un couple de jeunes bouseux forniquer dans les fourrés. Notre présence ne diminue en rien leurs ardeurs. Mais par respect, ou je ne sais quel autre sentiment, nous nous éloignons.
Un organisateur braille dans le micro, énervé. Les mecs du Guiness Book se sont perdus. « Bande de Traolars » qu’il rajoute, dans sa véhémence.
Nous finirons aussi par nous éloigner de cette festivité, de Kerpemoc’h, des paysans. Et accessoirement, je dirais « à bientôt » à Erwan.
Back to Loriangeles.
Me revoilà dans ma cavité de béton. Avec, sous le bras, une vingtaine de kilos de bidoche porcine, et plein d’images dans la tête. Comme après Disneyland, je suppose.
La viande était offerte à chaque personne qui s’en allait, avec le remerciement d’être venu assister à la fête. Je ne vais pas pouvoir manger tout ça. Sur le coup, ça ne semblait pas grand-chose, vingt kilos, par rapport à ce que les autres paysans prenaient, même Erwan a rempli son coffre. Il y avait une montagne de barbak à la sortie du parking, personne ne pouvait y couper. J’ai insisté, dit que je ne pourrais pas tout manger, on m’a dit « Prends », j’ai pas oser refuser. ‘Pas envie de me prendre un mythe en pleine gueule.
Le lendemain, j’en ai revendu à un boucher peu regardant.
Les artistes en herbe des beaux-arts, je les croise souvent dans la rue, vue la proximité de leurs locaux et de mon logement. J’en vois de ma fenêtre, qui se cachent pour rouler leurs joints, boire leurs alcools, ils se planquent comme des gosses, les artistes, de nos jours. Ils n’assument rien, ils seront artistes quand on leur aura donné leur diplôme. Qu’en penser ?
Il y a un happening dans une galerie de Loriangeles. Je crame un zdar et j’y go. Sur place, des jeunes filles en fleur qui bouge dans la pièce. Voilà ma conclusion : si ce n’est pas une réflexion sur l’art, alors je n’ai rien compris. Soit c’est une réflexion sur l’art et c’est génial, je comprends la signification de tous les signes, soit je suis à l’Ouest. A un moment, j’ai pensé : « Ils ne comptent plus parmi les êtres humains : ils ont à présent rejoint le panthéon de chefs d’œuvre. » je l’ai pensé sincèrement, pompeux ou pas. A la fin de la représentation, j’applaudis plus fort que les autres. Je connais une des filles qui jouaient. Je l’intercepte, cash, elle me demande si j’ai aimé, je dis oui et lui demande si c’était une réflexion sur l’art. Elle me répond « non », presque rassurée, en se tortillant nerveusement. « Non, pas du tout, et puis quoi encore, en fait c’était de l’improvisation, on faisait comme on le sentait. » J’ose même pas dire « tant pis », alors y a un blanc audible, et elle en profite pour s’excuser et partir. J’avais faux alors. J’ai trippé. Ca m’a remué les méninges, c’est toujours bon.
Alors que je m’apprête à retourner dans mon trou, j’entends mon prénom porté par une voix de suceuse. C’est une meuf des bozarts, vu lors d’une soirée précédente, et qui a l’air vraiment heureuse de me voir. Ca lui ferait plaisir si je venais chez un ami à elle, qui fait une fête avec tous les artistes. Ok.
Je suis moins sec qu’à ma première soirée avec ce type d’étudiant. Par contre, eux, ils sont bien raisins, vu l’accueil qu’ils me réservent. Ils chantent mon arrivée, c’est la fête, comme si cette soirée était en mon honneur. Et pourtant non, leur enthousiasme se ratatine vite comme un vieux pet sur une banquette en laine.
Ca ne m’empêche pas de me servir dans le frigo. Un gros matou garde la porte du frigidaire. Il est chez lui. D’un coup de pied, je lui rappelle l’ordre naturel. Et j’en jette une de ma narine qui tombe pile poil sur ses poils. Je prends une bière.
Tous les artistes semblent avoir un chat. Même les gens des bozarts. Le chat lèche la crotte de nez collée à sa fourrure. Ca lui fera une raison de moins de faire le fier.
Le système de bises est mal foutu dans ce coin de la France : En famille, c’est trois ou quatre bises, les jeunes entres eux n’en font qu’une, mais les rennais rapatriés imposent les deux bises. On ne sait plus où donner de la joue, ça provoque des ratés, des vents et des bises forcées. Et ça empire quand entrent en scène des meufs d’outre-Loire.
Bière, bières, et rebières.
Ce genre de soirées où personne n’a rien à se dire, où l’on boit en espérant y gagner assez d’entrain pour envoyer paître tout le monde ou au moins trouver une conversation. Youpi, mais non, rien n’y fait, c’est une soirée molle, mais molle… Les intellectuels du pictorialisme des Beaux-arts ne font rien pour participer à la fête. Ils sont toujours dans des considérations inactuelles, des débats surannés dont ils s’estiment précurseurs. Putain, c’est vraiment une bande de branles-pavés. Je m’en vais leur dire. Je m’en vais provoquer leur créativité.
Je m’immisce dans une conversation entres petites putes, dont l’une se vante :
« _J’ai bu du sirop d’homme…
_ Tu t’es fait avoir : c’était du foutre. »
Qu’elles sont naïves, ces artistes contemporaines. Je m’éloigne, inutile de le préciser.
Durant les soirées bozarts, faut toujours surveiller sa bouteille. Un étudiant infiltré parmi eux m’affirme que les artistes des beaux-arts sont les plus raccrocs des étudiants, et les plus raccrocs des artistes. Je n’ai pas de bouteilles, mais cette révélation me pousse à aller faire des réserves en cuisine.
Il y a du deal dans l’air des fourneaux. Un mec qui croque un morceau de shit, et deux incisives restent plantées dans le morceau. Ca s’est passé aussi vite que je le dis. Juste je passe la porte, y a deux mecs dont un avec un billet à la main et l’autre avec du shit dans les dents et les sourcils froncés comme quand on force. Et « TOC », le mec au shit met sa main devant sa bouche, l’autre demande ce qu’il se passe, regarde le shit et éclate de rire. Le premier l’a mauvaise, il extirpe ses dents du morceau, je prends trois bières dans le frigo, l’édenté tente une réinsertion des chicots, l’autre part annoncer la péripétie, je lui emboîte le pas. Voir ailleurs.
«
En attendant pour elle un meilleur refuge et pour me libérer les mains, je bloque ma crotte de nez dans le coin de mes lèvres. La redondante mouvance empêchera tout séchage, et la proximité buccale humide maintiendra la consistance en place jusqu’à un lieu de stockage plus adéquat: celui-là n’est pas du genre à abandonner ses résidus sous un canapé ou un lavabo, comme l’impose la tradition dans la région.
Je drague : « _Vous êtes belle mademoiselle.
_ Et bien pas vous.
_Ouais, c’est vrai, mais je m’en fous, j’ai de l’humour. Et ça tiendra plus longtemps que vous et vos seins. Profitez bien de vos seins, ils ont hâte de toucher le sol. Et ça n’est pas mes mains qui les en empêcheront. Grosse pute. » J’ai dragué. Sans succès.
Vu d’au dessus, la plupart des seins penchés en avant mais soutenus ont l’air gros. Je ne sais pas si cette remarque est scientifique, mais je suis certain qu’elle est objective.
Cet enfoiré d’alcool de merde fait débiter à mon interlocuteur un flot d’affirmations qui ne laisse aucune place à mes réponses. Egoïsme bilatéral. Il n’y a guère que sa logorrhée qui pense aux autres, en ramenant sans cesse de nouvelles idées qui bousculent celles en cours de prononciation, les coupent, et se font elles-mêmes couper par les suivantes. Quantités, quantités astronomiques de phrases qualitativement vides. In vino véritas. Quelle véritas? Celle de l’orateur est peu discutable: il préfère le PSG à Marseille, les block-busters aux films en noir et blanc, la VF à la VO, M6 à TF1, les discrets aux exubérants. Je ne peux qu’acquiescer. Je ne voudrais pas lui imposer des préférences. C’est pourtant ce que lui fait en m’obligeant à le préférer à cette demoiselle qui me regarde de loin. A m’imposer sa présence, je me sens dans mon droit en lui retirant la mienne. Un mot d’explication de mon attitude lui sera incompréhensible s’il ne lui trouve pas de rapport avec son monologue. J’ai tout de même la politesse d’attendre la fin de sa phrase. « Bonsoir Mademoiselle, vous allez bien ? ».
Certes, faire des blagues sur des trucs d’initiées (exemple: les calques sur Photoshop), c’est courageux, mais totalement décrédibilisant hors d’un contexte de connaisseurs. Et dans une soirée d’entres autres ivresses cannabiques, il est fort risqué de sortir une phrase qui ne méritant pas forcement une réponse: ceci s’appelle chercher le vent.
Le chat est un animal vif, malheureusement, ce soir, moins que le jet de l’alcoolique qui se tenait à ses côtés. Ca me fait marrer, c’est très théâtral.
« Peut-être es-tu bavarde, mais tu ne veux pas le dire ? Ou alors tu es conne ? Ou tu as une voix désagréable ? Tu n’as rien à dire ? Tu pues du bec ? » Mes mots n’ont pas fait sortir les siens.
C’est chacun son verre, chacun sa cuite, chacun son trip et chacun sa bière. C’est tous ensemble, mais chacun marche pour son propre éthylisme.
Il claque des doigts, espérant sans trop y croire l’intervention d’un miracle. Effectivement, rien ne se produit, et il devra forcement se lever pour obtenir un verre à boire. Pour qui il s’est prit ?
Et voilà, c’est partit. Il en a suffit d’un qui explique sa manière pour rouler ses toss, pour que tous énoncent la leur, l’un après l’autre, dans l’ordre du plus rapide à intervenir dès que l’un a finit. Personne ne prête guère attention au choix de chacun, mais chaque orateur est convaincu qu’en annonçant la sienne, ils vont créer une révolution dans le roulage, et que tous les auditeurs vont adhérer à leur paroisse. Au bout du compte, rien n’a changé, tous roulent à leur manière, et cette conversation n’a jamais existée lorsque les premiers toss vont tourner. Personne ne remarquera les changements que chaque technique occasionne, ni que c’est le joint qu’ils ont roulé qui leur ai revenu en main. Il en est ainsi sur grand nombre de sujets discutés par cette jeunesse.
Il aspire la fumée, pose le bang, recrache, s’allonge essoufflé, ferme les yeux, la bouche encore fumante à chaque fin d’expiration.
L’enfoiré ne m’aide pas. La cuisse de sa copine est plus importante aux yeux de sa main que ma galère pour poser le cendrier dans la jungle de verre. La place libre était pourtant juste devant son genou. Enfoiré.
J’m’accroche à mon cerveau pour éviter de partir en couille.
J’m’accroche à mon cerveau pour éviter qu’il parte en couille.
Je m’accroche à ma bière pour éviter qu’on me la tape.
Cette meuf a beaucoup de diplômes, mais elle doit être un peu con pour ne pas se rendre compte que son petit copain est gay. Même moi je l’ai remarqué. Et pourtant, je ne suis pas de ce genre.
Etat alcoolique, sensation de dispersion entre les jambes et le cerveau.
Je suis saoul et j’affirme bien après d’autres : l’alcool rapproche, même pour un court moment, l’alcool rapproche et ça suffit. Il créé des hausses de voix, des syllogismes, mais il réunit et ça suffit.
« Je ne peins pas ivre, mais il me faut l’être pour l’expliquer. » Et le mec n’explique rien de clair. Il se ridiculise. Moi, je ne le connais pas, ce type, mais je sens de la perte de crédibilité pour ses intimes.
« Les beaux-arts perdurent à l’aide de gros sacs de poudre prêts à être jetés sur des étudiants paresseux. » C’est ce qu’affirme un ancien élève, renvoyé, à ceux encore inscrits. Ceux-là disent que non, avec des arguments de souillons.
Une meuf interrompe notre conversation de couilles pour ne rien dire d’intéressant. Dans le milieu, on appelle ça un « interlude oestrogène. »
Il en est de certaines personnes dont l’approximation de l’âge peut s’étaler d’une génération à l’autre. Des cas extrêmes peuvent faire surgir des visages qui pourraient autant sortir fraîchement de la puberté qu’approcher sereinement de la ménopause.
Il y a des soirs où l’envie d’être atroce est la plus forte.
Le besoin d’être con.
Ce soir est ce soir, pour moi.
Etre entouré d’incompétents ne va pas pour favoriser la détente.
A une pissousse qui a l’air prude :
« _Est-ce que les femmes aux petits seins aiment se les faire lécher ?
_Les mecs aux petites bites ont aussi des envies de se faire sucer, non ?
_Ouais, je pense…enfin, si… c’est vrai.
_Pauvre con, va.
_C’est toi la pute. Comme ta mère.
_Connard, ma mère est morte.
_ Et alors ? Keske ça empêche ? Un trou qui pue reste un trou qui pue. »
C’en est trop. Les artistes en herbe en ont assez. Ma provocation n’a aucune vertu créatrice pour eux. En plus, je suis un intrus. Je n’ai jamais peint de filles à poil.
« Bande de Jean-foutre » que je leur dis. Et je me replonge dans leur alcool. Ca, ça les énerve, qu’un gêneur taxe leurs boissons. Si encore je ne faisais que de les prendre pour des cons, ça passerait, mais on ne touche pas à l’alcool des artistes.
Vers ce qui ressemble à leur fin de soirée, je suis toujours le seul à ouvrir ma gueule. Sans réponse. Les autres convives me regardent différemment lorsqu’ils ne cherchent pas simplement à m’éviter. Moi, je les cherche, ces tanches :
« _Hé, p’tite tepu, pourquoi tu me regardes pas quand je te cause ?
_Oh, tu ne la traites pas de pute, hein, c’est ma copine.
_C’est ta copine ? Pardon, je savais pas…tu la fais rouler ?
_Quoi ?
_Tu la fais tourner, par roulement ?
_Espèce de connard, tu mériterais que je te casse la gueule !
_Bah Vazy ! Fracture moi mes chicots.
_Je suis non-violent.
_Ahhhhhh, l’excuse de crevard. »
Je me permets un tel langage pour deux raisons, trois mêmes : L’alcool, l’apparente faible densité de muscle chez mon opposant, et parce que lui et ses collègues sont des pierres dans l’océan de l’art. Incapable de rester à n’importe quelle surface. Ca n’a rien à voir, mais ça me rassure dans ma vulgarité.
« Les gens des Bozarts sont des lécheurs de ronds. Avec leurs diplômes, ils vont sucer des kilomètres de culs. »
Top. Point Break. Je me fais prendre par les tissus, par plusieurs mains.
Je me fais jeter dehors. Comme un malpropre. Je ne pouvais rêver meilleure sortie. Ils n’ont même pas profité de mon infériorité numérique pour me coller des patates. Bande de mauviettes.
En cadeau d’adieu, la bière me conseille de leur laisser un étron devant la porte.
La vengeance est un plat qui se pose chaud.
Mon forfait exécuté, je me fonds dans la nuit.
J’en rigole encore.
Je mange du porc et manque de m’étouffer en rigolant trop fort.
(Au moins une nuit)
Et encore du porc. Je rigole encore, mais moins, j’ai mal au ventre. Je crois que j’ai avalé de la chevrotine.
Finis-en avec ta salive avant de recracher la fumée du toss: ravale ou recrache, mais ait la gueule nette. » La personne a qui je dis ça me regarde comme si je venais de l’insulter. Alors que c’était qu’un conseil.